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Nadeau, Maurice

Michel Leiris et la quadrature du Cercle

Ce petit livre a paru pour la première fois en 1963. Du vivant de Michel Leiris. Il fut le premier d'une quantité d'ouvrages qu'ont suscités un homme et une oeuvre littéraire hors du commun. Alberto Giacometti avait bien voulu l'illustrer d'un portrait de Michel Leiris. Son tirage était depuis longtemps épuisé. 127 p. (réédition 2002)

Extrait

“L’AGE D’HOMME” ET LA LITTERATURE DE CONFESSION

Une voix ressassante, assourdie et comme légèrement crispée, un regard qui n’en finit pas de démêler l’entrelacs de complexes, de phobies, d’imaginations romantiques dont est fait celui qui nous parle, un désir, souvent exaspéré, de dire l’inavouable, un homme qui se présente de biais et sans dissimuler sa gaucherie, ayant plaisir, semble-t-il, à se prendre en défaut, un personnage plus souvent victime piteuse que héros. Il a du Jean-Jacques en lui, sous l’égide de qui il s’est au moins une fois placé, et s’il ne sollicite pas la pitié ou l’admiration, il veut se rendre « digne d’être aimé ». Les quémandeurs d’amour ont rarement satisfaction. En outre, ces lèvres qui murmurent la confidence, cet œil qui fouille et juge, cette volonté d’holocauste et ce goût proclamé du sacrifice font penser, désagréablement, à une attitude de pénitent. Nous n’aimons pas les victimes qui se veulent victimes pour de troubles raisons d’édification.

Pourtant, une fois qu’il nous a touchés, Michel Leiris nous tient, et solidement. De lui à nous s’opère un transfert par lequel cette voix ressassante pourrait devenir la nôtre, ce regard impitoyable celui qu’avec un peu de courage nous devrions jeter sur nous, tandis que la complaisance de l’auteur à jouer, dans la vie, les victimes, se change en refus inconditionné de l’état de victime. Si Michel Leiris est sans aucun doute le personnage qu’il montre, ce personnage est tué par chacune des confidences qu’il fait à son propos; c’est à ce nécessaire et joyeux massacre qu’il nous convie. Le moi social, le moi domestiqué, le moi heureux d’être victime par l'effet d’une perversion répandue, le moi mythologique qui fabrique des illusions de grandeur et de puissance afin de se cacher ses terreurs et sa dépendance, le moi soumis au temps et à la mort, constituent le « double » abusif qu’il s’agit de ridiculiser et de vaincre si l’on veut parvenir à cet « âge d’homme » qui, par une réalisation en chaîne, pourrait devenir « l’âge des hommes ». Il est l’ennemi intime qui torture et fait crier de rage autant que de souffrance. De cet ennemi Michel Leiris accuse si volontiers les coups, perce si bien les ruses et devine à ce point les intentions qu’il l’oblige à se battre sans masque, en terrain découvert. Il ne paraissait si terrible que par l’effet d’une magie dont le voici peu à peu dépouillé. De l’imperturbable envoyé du destin il quitte un à un les oripeaux pour révéler sa nature singeresse qui renvoie les gestes prévus, attendus et bientôt suscités et commandés. La statue du Commandeur s’effrite et s’effondre.

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