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Pluyette, Patrice

Les Béquilles

Le narrateur est cascadeur, spécialiste des chutes, chutes d'immeubles, de falaises, de chevaux, d'escaliers. Un accident bête, survenu à son domicile, va le contraindre à porter des béquilles et à rester chez lui pendant un mois. La vie sur béquilles n'est pas simple, elle oblige à tout réapprendre... 107 p. (2004)

Patrice Pluyette est né en 1977 à Chevreuse. Après des études littéraires, il renonce à la carrière d'enseignant pour écrire. Les Béquilles est son premier roman.

Extrait

Tout a commencé grâce à des béquilles. Sur le moment je n’imaginais pas que des béquilles pussent révéler le sens d’une vie. Simplement, j’étais content d’interrompre mon activité professionnelle d’une manière aussi inattendue. La perspective de porter des béquilles était comme un encouragement à me ménager, à prendre soin de moi, une petite trêve en même temps que, et ce n’est pas le moindre, une compagnie car, qu’on le veuille ou non, à des béquilles on s’y attache, on s’y attache tellement qu’elles vous transforment, des choses se passent, la vie change.

Je suis cascadeur. Cascadeur pour la télévision. Une fois seulement j’ai tourné pour le cinéma mais je ne cherche pas à faire carrière, je fais ça pour l’argent, il faut bien faire quelque chose. Quand on me demande mon métier, j’évite le plus possible de dire cascadeur, le mot installe trop vite une distance avec la personne. Je dis plutôt comédien. Si je vois qu’ensuite mon interlocuteur veut en savoir davantage, d’accord, pour lui faire plaisir je développe, je dis qu’on fait appel à moi pour des petites cascades, que je suis spécialiste des chutes, chutes d’immeuble, chutes de falaise, chutes d’escalier, chutes de cheval. C’est difficile de me reconnaître à l’écran, je suis filmé de loin et les séquences sont courtes, de une à trois secondes, rarement plus. On voit quelqu’un qui tombe mais je suis là. Ceux qui ont l’habitude me reconnaissent à ma façon de tomber. Il y a un style. Ne tombe pas qui veut. Il faut y mettre le geste, le ton, la démesure, ou pas de démesure du tout, ça dépend du film, de la scène, de l’acteur que l’on double. Je vous assure que pour telle ou telle chute, personne n’aurait pu la faire exactement comme moi. Tomber est un vrai métier. Les gens me demandent souvent comment je fais pour ne pas me faire mal, j’explique que tomber, c’est comme tout, ça s’apprend, il y a une façon de tomber, on ne tombe pas de la même façon d’un cheval que d’un escalier, sur un cheval il faut veiller à ne pas se faire écraser au moment de l’impact, pour l’escalier les risques sont ailleurs, il faut relâcher les muscles complètement de manière à glisser, à couler sur les marches, n’être plus qu’un corps mou. Le plus abordable, finalement, parmi toutes les chutes, je crois que c’est la chute d’immeuble, certes très spectaculaire, mais tout le monde peut le faire. On doit juste se laisser tomber et bien viser les cartons. Pourquoi des cartons ? La question revient sans cesse. Parce que contrairement aux coussins ou à la mousse, les cartons retiennent parfaitement l’onde de choc.

Je suis devenu cascadeur par le plus grand des hasards. Enfant, adolescent, je n’avais pas de rêve particulier. Ni de film préféré. Pas d’idole non plus. Je faisais du judo. J’aimais bien le judo. Trois entraînements par semaine. J’avais acquis une maîtrise parfaite de la chute. Ça me faisait du bien. Je me défoulais. Au judo on nous apprend à tomber en faisant claquer notre avant-bras sur le tatami pour impressionner l’adversaire et pour stopper l’élan de la chute. Je n’étais pas mauvais, j’avais une souplesse naturelle qui donnait à mes chutes une certaine grâce, probablement. Un directeur de casting me repéra. Il démarchait dans tous les clubs de sport pour dénicher le figurant capable de tomber d’une moto en marche dans son prochain film. Je lui semblais tout à fait adapté. Il me verrait bien tomber. Mes chutes étaient photogéniques.

Suivirent dix années de cascades sans histoire au cours desquelles je parvins, par chance, à tenir à distance tous les accidents auxquels mon métier est censé s’exposer. J’avais commencé pour mon plaisir une liste des différentes fractures qu’un cascadeur est susceptible de rencontrer dans sa carrière. Un peu par fierté, je l’admets, cette liste me permettait de faire le point sur ce que je ne m’étais jamais cassé, c’est-à-dire à peu près tout, aussi abandonnai-je rapidement l’idée d’une liste, conscient que cette liste existait dans n’importe quel ouvrage de médecine puisque tous les os susceptibles d’être brisés étaient concernés par mon métier (faire une liste revenait à faire la liste de tous les os du corps humain, ce que d’autres ont, avant moi, fait, inutile, donc, de se fatiguer). J’ouvris une encyclopédie. Pouvais-je me douter, alors, que parmi tous les os que je vis, longs et petits, les longs s’exposant plus ouvertement aux accidents que les petits par définition, je me briserais un jour le plus court et le seul dont le nom n’est qu’une vulgaire paraphrase, je veux parler du petit doigt de pied ?

L’incident eut lieu à mon domicile, un vendredi, le vendredi de Pâques exactement, à quinze heures. Il pleuvait. J’avais pris quelques jours de repos au cours desquels je n’envisageais rien. Je venais de finir le tournage d’un téléfilm polonais où j’avais dû, en studio, m’élancer pendant toute une semaine du troisième étage d’un immeuble, dos au vide, cinq heures par jour, la réception se faisant sur un store d’épicerie tiré. Le réalisateur, très perfectionniste, avait exigé vingt-huit prises.

Je me reposais dans ma chambre. Cinq jours de relâche m’attendaient avant la prochaine séquence prévue sur la flèche d’une grue où j’allais devoir échapper à mon poursuivant en sautant sur le toit d’un immeuble. J’en étais à me demander ce qui se passerait si ce jour-là il pleuvait quand le téléphone sonna. D’ordinaire, quand le téléphone sonne, je ne me presse pas pour décrocher. Il y a des gens qui sautent dessus, moi non. Je laisse toujours au répondeur le soin de me devancer. Cette fois-ci, engourdi par une sorte d’ennui qui accueillit la sonnerie telle une grâce, bercé par une torpeur contemplative à l’égard de la pluie commémorant, selon les catholiques, la mort du Christ, probablement dus-je trouver à la sonnerie un ton particulièrement insistant car je mis plus d’ardeur à répondre. Pieds nus, je quittai la chambre d’une foulée relativement soutenue puis, profitant de la ligne droite du couloir, je m’enhardis à sprinter jusqu’au virage qui ouvre à angle droit sur le salon et où généralement il faut avoir sérieusement ralenti son allure si l’on ne veut pas tâter le coin du mur. La douleur, d’abord locale, vous paralyse et le corps entier s’effondre au cours d’une brève perte de conscience. Juste avant, vous aviez remarqué que le mal concernait l’extrémité du pied gauche. La suite se fit à cloche-pied jusqu’au combiné décroché de ma voix, voulus-je, la moins agonisante possible, par politesse et distinction.

Je souffrais atrocement. C’était Becky. Bonjour Becky. Elle appelait pour prendre des nouvelles, comme elle fait souvent. Tu tombes mal. Ma voix, malgré mes efforts pour qu’elle parût normale, se crispait et, après lui avoir expliqué brièvement la raison pour laquelle il fallait que je raccroche, je saisis le pied que je venais de me cogner, l’enfermai dans mes mains et, au milieu du salon, assis sur le tapis, me balançant convulsivement, je commençai à hurler, intérieurement d’abord, puis ouvertement. Ces douleurs au pied sont insupportables. L’évanouissement rôde.

Je fis quelques pas dans mon salon en espérant que la douleur passerait puis je gagnai mon lit. Au bout d’une demi-heure, la douleur n’ayant cessé de croître, je décidai de consulter un médecin.

Une voisine, à l’entrée de l’immeuble, évaluant ma douleur à la façon dont je m’appuyais aux boîtes aux lettres, me conseilla d’aller directement aux urgences, le médecin allait de toute façon prescrire une radio, autant aller en radio toute de suite, vous ne voulez pas que je vous accompagne ? Merci, non, dis-je. L’air me fera du bien. En bus j’en ai pour trois minutes. Elle insista toutefois pour me soutenir jusqu’à la station de bus. Je m’inclinai.

C’était le premier événement dans ma vie depuis plusieurs mois.

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