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Pontiggia, Giuseppe

Le Rayon d'ombre

Inspiré d'un événement réel, Le Rayon d'ombre est centré autour de la personnalité d'un traître, Losi, qui, se présentant comme un prisonnier politique évadé, infiltre un réseau du parti communiste clandestin dans l'Italie fasciste, en 1927. Devenus les otages du traître, les personnages du roman sont contraints, faute de certitude, d'enquêter sur son passé afin de le percer à jour. Mais Losi les prend de court et provoque leur arrestation.

Traduit de l'italien par Nino Frank avec la collaboration de F. Bourchard. 176 p. (1987)

Extrait

D’emblée, le médecin regretta sa décision quand, rappelé au téléphone par la femme de chambre après qu’il eut précautionneusement refermé la grille de sa villa et qu’il se fut retourné sur le crépuscule qui rosissait l’avenue, il prit, non sans réticence, le parti de revenir sur ses pas.

A peine eut-il articulé :

— Allô !

qu’il entendit une voix agitée :

— C’est moi, Emilio. J’ai besoin de te voir.

— Ah ! Il hésita. Quand ?

— Tout de suite. C’est urgent.

— Mais j’allais sortir, répondit le médecin, l’œil fixé sur la pendule de l’antichambre. J’ai un rendez-vous, je m’apprêtais à filer.

— S’il te plaît. Je ne peux pas t’expliquer ça au téléphone. Je saute dans un taxi; je ne resterai que quelques minutes.

Le médecin regarda la grille qui était demeurée ouverte sur l’avenue déserte.

— D’accord, murmura-t-il.

Il raccrocha et s’affala sur une chaise. La bonne passa en silence sur le tapis rouge pour monter à l’étage. Comme elle entrait dans l’une des pièces qui donnaient sur le palier en bois, il reprit le combiné et composa un numéro.

— Le docteur Mariano à l’appareil, dit-il à voix basse. Passez-moi madame, je vous prie.

Il tendit le cou, les yeux en l’air, afin de surveiller la balustrade.

— C’est moi, chérie, chuchota-t-il d’un ton embarrassé. Je suis désolé mais je vais être un peu en retard.

Le craquement d’une latte le fit tressaillir. Il recula dans l’ombre de l’escalier et ajouta :

— C’est un ami qui doit me voir pour quelque chose de grave.

Il resta à l’écoute puis dit, les lèvres collées au récepteur :

— Mais non, arrête ! Tu n’as aucune raison de douter de moi !

Une porte s’ouvrit au-dessus de sa tête.

— Ce n’est pas le moment, poursuivit-il d’une voix sourde. On en reparlera plus tard !

La bonne surgit en haut des escaliers et se mit à descendre. Il changea de ton :

— Oui, madame, entendu. Pour le moment, continuez le même traitement.

La femme de chambre s’attarda un instant sur le seuil de la pièce en le regardant à la dérobée puis elle déplaça la conque d’albâtre sur la console et elle poussa la porte qui se referma automatiquement sur elle.

— Mais oui, je t’aime, marmonna-t-il excédé. Il raccrocha.

Mariano était encore assis dans l’antichambre, l’œil fixé sur la grille ouverte, quand un taxi passa lentement devant la villa. Il aperçut le profil d’Emilio, immobile, étrangement raide derrière la vitre. Puis le taxi repassa dans la direction opposée, sans son passager.

Au bout de quelques minutes, le béret d’Emilio apparut au-dessus de la clôture métallique. Mariano dévala les marches du perron et alla à sa rencontre :

— Mais où es-tu donc descendu ? lui demanda-t-il en l’étreignant.

— A cent mètres d’ici.

— Pourquoi cela ?

Sans répondre, Emilio le précéda sur le seuil. Il ôta son calot dans l’antichambre. Ses tempes étaient plus dégarnies que la dernière fois qu’ils s’étaient vus, son visage plus émacié, plus pâle. Il murmura :

— Où peut-on parler ?

Mariano lui indiqua la porte vitrée au fond de l’antichambre :

— Dans mon cabinet.

Emilio y pénétra en premier et demeura debout, sur le qui-vive.

— C’est par mesure de précaution, dit-il une fois que Mariano eut refermé les deux battants. Je ne voulais pas donner ton adresse.

— Mais pourquoi donc ?

Emilio garda le silence. Puis il chuchota :

— J’ai un service à te demander.

Tout en le dévisageant avec appréhension, Mariano se laissa tomber dans le fauteuil derrière le bureau et lui désigna le divan :

— Assieds-toi donc.

Emilio resta planté sur ses jambes, les mains derrière le dos.

— Il n’y a que toi qui puisse me rendre un tel service. Je te le demande au nom de notre amitié.

— Il avait les yeux brillants. De plus en plus inquiet, Mariano recula son siège.

— Voici de quoi il retourne, reprit Emilio avec lenteur. Tu connais mes idées politiques, même si tu ne les partages pas.

— En effet.

— Je te demande d’abriter pendant quelques jours dans ta villa d’Agliate un camarade recherché par la police. Il marqua un temps d’arrêt. Tu es hors du coup. Personne ne peut te soupçonner vu que tu ne t’es jamais intéressé à la politique.

— Justement, dit Mariano avec effarement. Pourquoi faudrait-il que je m’en mêle maintenant ?

— Mais tu n’es pas censé le savoir, s’écria Emilio. Tu te contentes de me prêter la Tenderie pour une partie de chasse, comme tu pouvais le faire autrefois.

— Oui, mais dans ce temps-là, tu allais effectivement à la chasse.

— Cette fois-ci aussi. Sauf que je suis accompagné d’un ami que tu ne connais pas.

Il ajouta :

— C’est impossible qu’on aille le dégoter là-bas.

— Qu’est-ce qui te fait dire cela ?

— Ce serait insensé. Qui pourrait penser à toi ?

— Bien sûr que ce serait insensé; aucun doute là-dessus. Ça l’est aussi pour moi.

Emilio baissa la tête.

— Je sais bien, dit-il. Tu es la seule personne à qui je puisse m’adresser.

Ils gardèrent le silence. On percevait dans la pièce le souffle précipité de Mariano. Emilio leva les yeux vers lui :

— Ce que je peux te promettre, c’est qu’aucun camarade ne sera au courant. Ton nom ne sera jamais mentionné.

Mariano se taisait toujours.

— Alors. Emilio avait posé les mains sur le bureau. Dis-moi que je peux compter sur toi.

Mariano s’agrippa aux accoudoirs de son fauteuil :

— Attends. Laisse-moi un peu de temps.

— Non, il faut que tu te décides tout de suite. Emilio se pencha sur lui. Tu dois me donner ta réponse.

Mariano balançait :

— Combien de jours ?

— Trois ou quatre. Le temps de trouver une autre planque.

Il continua d’une voix plus basse :

— Tu me donnes les clés. Je m’occupe du reste. Il ne t’arrivera rien, tu verras.

— C’est vite dit ! .

— Tu ne vas pas me décevoir dans des circonstances pareilles. Ça ne te ressemble pas.

Mariano considérait désespérément la planche anatomique fixée sur le mur en face de lui.

— Tu es d’accord, n’est-ce pas ?

— C’est toi qui le dis.

— Oui, parce que je te connais bien.

On entendait des pas sur le gravier du jardin.

— Alors, tu ne dis pas non.

Mariano écarta les bras sans répondre. Emilio le contempla longuement, puis il lâcha dans un souffle :

— Je savais bien que tu m’aiderais.

Après un nouveau silence, il dit d’une voix émue :

— Je t’en suis très reconnaissant.

— Mais comment peux-tu m’assurer que c’est l’affaire de trois ou quatre jours ?

— Il faut qu’il prenne le large.

Il ajouta d’un ton posé :

— C’est un évadé.

— Un évadé ? Mariano se cramponna au rebord de son bureau. Tu m’avais dit qu’il était recherché.

— Oui, c’est exact. On le recherche parce qu’il s’est évadé. Il n’avait rien fait de grave, de toute façon. Rien que des délits politiques. Ne t’en fais pas.

— Mais ça change tout !

— Non. Ça ne change rien. Crois-moi. Le risque est le même, or je t’ai dit qu’il n’y en a pas.

— Un évadé ! répéta Mariano.

— Oui, un évadé que tu ne verras jamais. Dans quelques jours, tu auras oublié toute cette histoire.

— C’est absurde.

— Non, ne te mets pas martel en tête. Emilio s’assit sur le divan. Il faut que tu me fasses confiance.

Mariano avait les yeux hagards.

Au même instant, le téléphone sonna dans l’antichambre et les marches de l’escalier crissèrent sous des pas pressés. On entendit la voix de la bonne qui répondait :

— Non, madame est sortie.

Et, peu après :

— Entendu, je lui ferai la commission.

— Alors, dit Emilio. Tu me donnes les clés ?

— Quand te les faut-il ?

— Tout de suite. Sinon, je ne serais pas venu d’urgence.

— Evidemment !

Emilio posa les mains sur ses genoux.

— Ecoute, commença-t-il. J’espère que tu n’as pas l’intention de changer d’avis.

Mariano hocha la tête.

— Tu ne peux pas faire une chose pareille. Tu m’as donné ta parole.

Mariano ouvrit le tiroir de son bureau. Après avoir cherché à tâtons sans regarder, il en sortit deux clés jointes par un anneau métallique. Emilio s’était levé. Avant de les lui remettre, Mariano hésita encore :

— Tu feras attention, dit-il d’une voix troublée.

Son regard s’était voilé.

— Sois sans crainte, lui répondit Emilio en mettant une main sur son épaule.

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