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Gloaguen, Alexis

Écrits de nature, tome 1

Ce tome I des Écrits de nature rassemble plusieurs recueils dont un inédit, Pêcheurs d’oiseaux, une série de portraits d’oiseaux, captés dans leurs paysages. Traques passagères (1989) fut écrit au pays de Galles, en Cornouailles et dans le Devon (à Dartmoor), dans le sillage des libellules. La Folie des saules (1992) est un voyage immobile dans les marais d’eau douce et salants de la région de Vannes. Un long chapitre concerne la chouette effraie, observée de nuit. Une Passerelle de sable (1990) se présente comme un parcours crépusculaire de la baie d’Audierne. Ouvrage illustré de 60 dessins couleurs et noir et blanc ainsi que de photos prises en milieu naturel.

Alexis Gloaguen (né en 1950) est un écrivain et philosophe français né en 1950 en Bretagne et auteurs de nombreux récits de voyages en Amérique du nord, en France et Grande Bretagne, fondés sur l’observations des villes, des hommes et de la nature. Jean-Pierre Delapré est un artiste et photographe animalier chevronné. Ses photos, ses aquarelles, ses pastels et ses dessins sont réalisés en pleine nature.

Extrait

EDEN DANS LES RUINES

Au matin, le silence et la chaleur s’installent, à peine peuplés du glissement temporaire des feuilles de saules et des tiges de joncs. Les grosses bulles d’un gaz des marais montent, verticales, du fond de l’eau. À mes pieds vibre une hampe de ciguë de l’année passée. Elle est sèche, marquée par les trous que les insectes de l’hiver y ont faits pour s’abriter. De ce cylindre cloisonné, qu’ils ont bouché puis rouvert au printemps, il reste aujourd’hui la longue archéologie d’un train vertical.

Sur la pellicule de surface courent de petites araignées-loups. Elles survolent des étendues d’algues brunes, élastiques, boursouflées comme les tapis de sphaignes qui se regonflent derrière les pas. C’est dans cette jungle, singulièrement profonde et possédant ses couloirs, ses habitacles et ses agoras dépourvues de plantes, que les larves de libellules tiennent leur affût, les poils garnis de particules de boue, ne fuyant qu’à un coup donné sur l’eau du plat de la main. Ainsi engluées, elles peuvent guetter leurs proies et passer elles-mêmes inaperçues. Seuls les yeux et les stigmates respiratoires de l’abdomen dépassent, de manière périscopique, la pellicule d’argile.

Les nymphes d’aeschnes sont les plus élancées et les plus proches de la délivrance. J’en trouvai une dépouille montée sur la cime des ronces, sous le couvert d’un aulne. Ce sarcophage vide enserrait encore une jeune feuille, accusant avec elle les chocs de la pluie, dérapant presque. Et j’imaginai cette parthénogenèse d’azur un matin de juillet.

De toutes ces larves la gare est l’absolue nursery puisqu’il n’est là aucun poisson pour les gober, nul dytique – cet énorme scarabée d’eau. À peine un triton promène-t-il de temps à autre sa transparence rosée et la maladresse de ses mains d’enfant. Les libellules peuvent pondre tout à loisir et leurs nymphes se pourchasser entre elles selon le droit simpliste des tailles et des ruses.

Voir la danse de l’aeschne bleue au-dessus d’un étang forestier peut donner l’approximation rapide de l’éternité. Oblique, elle gobe les moucherons et semble téter le ciel. Imprévisible, elle va du sommet des chênes au col des joncs en passant par les ramures basses des saules. Elle vire et roule en quête d’une image mentale sur laquelle soudain ressortent les proies. Sa rapidité presque sans limites n’autorise que les plus prompts des oiseaux, et les moins réticents aux pirouettes aériennes, à la capturer en vol. Et là, contre le bleu du ciel, elle fait songer parfois, lancée en ironie rectiligne, à une moquerie d’aéronef montée sur le battement alternatif de deux paires d’ailes. Soudain, comme aspirée vers le haut, elle saisit une mouche et la dévore en vol, après en avoir coupé les ailes qui tombent en voltes scintillantes.

Elle élève l’altitude de sa chasse à mesure que le soleil décline et que les moucherons mènent plus haut leurs révolutions méditatives.

 

UNE PASSERELLE DE SABLE

L’endroit est longé de marais où meurent des essais de foresterie et leurs ombres de conifères. L’eau en est habitée d’algues blanchâtres, d’étranges végétations aquatiques en perte de forme, de plantes suspectes et maquillées d’algues bleues. Entre les joncs et leurs massettes fantomales, des saules nains perdent en silence la poussière de leurs chatons qui vole vers les pointes livides des fleurs femelles. Les paluds de l’arrière sont semées d’herbes fauves et de débris multicolores, arrachés aux décharges par le vent.

Nous cheminons en parallèle aux ordures jalonnées par des pneus et les taches vertes, bleues et jaunes du plastique. Nous allons, précédés par le vent orangé des bouteilles d’huile. Des ceps d’algues laminaires surgissent du sable comme des bras, accrochent le ciel de leurs crampons. Les dunes et leur arrière-pays sont parsemés de débris ensablés diversement, de stries rouille, bleutées, blanc-vert, et d’eaux rougies où, peut-être, la nature cicatrise doucement. Au loin fume un dépotoir indécis comme une usine implosée, comme un cauchemar d’enfance, et rappelant, à l’autre bout de l’horizon, les fortins sollicités par la marée. Glauques, des goélands s’y penchent en nombre, et des pies dont le plumage s’anime de désirs versicolores.

Il n’y a guère plus d’oiseaux en cet œil du monde où disparaissent les choses vues. C’est loin sur la mer que file un vol de macreuses, étiré puis groupé comme une gerbe de plombs à vitesse variable.

Nous retournons vers la plage.

*

Le monde se noie dans une lueur de bruine.

Vers le nord glissent barges et courlis.

La mer oscille sur une passerelle de sable.

Parviendrai-je à l’orée de moi-même ?

*

Le marais exhale une brise de chaleur. L’humidité impalpable, que la lumière vivifie avant de la dissiper, prend les maisons lointaines en un réseau d’algues de brouillard.

Après la pluie, un bruant des roseaux gonfle ses plumes et semble aspirer les effluves de l’étang. Au ras des touffes de laîches, des canards de surface mènent une activité circulaire.

Les roseaux de l’année passée sont tuteurés d’une repousse et marqués au pied par le dépôt blanc de la récession de l’eau. Sous un champ de l’âge d’or, ils dissimulent les pièges du bourbier. L’œil se brouille à leur fourmillement innombrable. Le rêve s’y englue.

Des vols de moucherons pâles s’en détachent en épillets. D’un plongeon hors du couvert, les bruants viennent les saisir, suivis de mésanges à moustaches, à la longue queue poissée dans le roux, qui, de toutes parts, effarouchent leurs ondulations brèves. Les passereaux s’agitent comme des palpes fantômes derrière les stores verticaux. Subreptices, les colverts, chipeaux, souchets, milouins et morillons animent de leurs miroirs le vide de la roselière.

La vibration paille est une rumeur continue sur laquelle se détachent les macules inquiètes des foulques et leurs piétinements ailés, la vague menace des grèbes, le nasillement des canards, la piqûre sonore d’un mâle de linotte poignardé de printemps et, hors du lieu, les alouettes et leur enrouement minéral.

Mais le silence accompagne le sillage d’un rat musqué qui monte parfois rompre l’eau. Inaudible est le jaillissement châtain des trois cous périscopiques de petits grèbes castagneux, à l’instant où le jour incendie de couleurs la phragmitaie contre l’ardoisé du marais. Ces oiseaux s’envolent après une course crépitante sur la surface où ils se tiennent comme dressés ; ils se précipitent pour embrasser le store des roseaux et leurs pattes forment avec leurs ventres ronds un angle évoquant l’allure d’un petit enfant gêné par sa couche.

*

Un busard louvoie sur le marais, d’un vol battu. Il plane de temps à autre, les ailes mi-levées. La lenteur de l’allure, les ailes obliques à l’assiette incertaine, tout cela brise son vol en détours et segments erratiques. Et c’est une course perpétuellement corrigée d’un mouvement de rectrices. Avec nonchalance les serres pendent en nacelles au bout de longs tarses frêles capables de saisir au travers des joncs.

C’est une femelle dont la tête et les épaules explosent de couleurs crème comme elle descend sous l’horizon des talus et suit le cours de la roselière.

Soudain, les ailes resserrées, les poignets anguleux, elle se lance vers le haut, culbute, retombe, jaillit à nouveau. Et c’est une série de hautes paraboles qui ne la portent guère en avant. Mais la violence des coups d’ailes fait bondir et descendre prodigieusement l’oiseau qui se renverse, parfois circonflexe en sa chute.

Elle mène sa danse de ciel, de printemps et de premier soleil, appelant le mâle posé un instant plus tôt d’un haussement d’ailes, d’une extension diaphane dans la forêt des roseaux. Sa folie virevoltée semble celle d’une feuille morte acérée dont le sens meurtrier de la direction se verrait, le temps d’un oubli, transmuté par l’amour.

Enfin, le mâle aux couvertures cendrées s’élève de la phragmitaie et ce couple errant à l’aube de l’été suit les flancs du vallon, au scandale des colverts, émarge le lichen des fermes basses, croise entre les cris de fêtards matinaux et une file de Bigoudènes aux coiffes érigées.

 

LA FOLIE DES SAULES

Sur l’île des saules, je me voue à ne rien faire. Je m’endors presque et vois le soleil et les ombres jouer sur mes paupières. Comme les animaux que je guette en vain, je m’immobilise aux heures chaudes et fais le point en notant quelques mots. Le vent m’effleure tout juste. Le monde est une symphonie espacée.

J’écoute les craquements d’un chêne, le grésillement des feuilles mortes sur les rameaux. Le cri de gorge d’une poule d’eau me requiert du côté de la rive et des champs, vers les touffes de joncs et de laîches.

Elle m’échappe encore. Mais, revenu sur l’autre bord, je remarque, toutes proches, des sarcelles d’hiver circulant dans les chicanes des roseaux. Elles émettent leurs voyelles nasales. Sur fond brun, les canes entrouvrent le trait vert de leur miroir. Les mâles portent fièrement leur masque et, à l’arrière de leur livrée, un croissant jaune citron.

La nature n’indique jamais où, ni sous quel angle regarder. On fouille un horizon et c’est derrière soi que tout a lieu. On scrute le ciel pour manquer un prodige à terre. On voit ce qui frappe l’œil, ce que notre langue agrippe d’un mot, et l’on néglige des spectacles rares ou discrets devant lesquels notre ignorance nous tient sans vue. Qu’avons-nous manqué d’immense en des lieux où tout semblait respirer l’ennui ? Combien d’yeux nous regardaient, de tympans et de flairs nous percevaient, de ventres sentaient notre avance sur le sol sans que nous l’ayons même soupçonné, du haut d’un univers restreint à nos sens et à nos rêves émoussés ?

Je suis loin de tout saisir encore, mais la proximité de ces canards farouches me persuade que je suis à mon tour invisible et comme emmêlé aux sarments. C’est un progrès.

 

LA NUIT DES DAMES BLANCHES

Nous pouvons épouser la nuit. Seules notre impatience, notre inclination à passer d’un éclairage intense à un aveuglement ébloui nous font conclure à notre faiblesse nocturne. Les chouettes ne sont qu’un peu mieux pourvues sur le plan de l’œil seul. Certes leur pupille peut s’ouvrir davantage, laisser passer plus de lumière. Mais un homme expérimenté peut valoir un nocturne dispersé.

Aussi ai-je passé les dernières journées dans la pénombre de ma chambre. J’ai choisi ce mode de vie inverse qui m’octroie de merveilleux sommeils et une fraîcheur matinale le soir.

La pupille se guérit du jour. Le cristallin recueille des informations rares, comme filtrées goutte à goutte. Percevant de moins en moins, l’œil se rapproche de son bruit intime.

Je m’aligne sur la terre pour voir les formes contre le ciel. Les chênes respirent dans le vent et de petits papillons transitent sans paraître illusoires.

L’effraie, qui vole si près du sol, se détachera-t-elle sur l’obscur ?

*

Une ombre de lueur surmonte le haut des murs et la nuit s’approfondit autour des étoiles.

Une fenêtre allumée imprime à mes yeux un sceau d’aveuglement. Je reste intrigué par les activités qu’elle masque et révèle : pris entre voyeurisme et contemplation. Car je suis passé de l’autre côté – dans la nuit des mammifères d’origine – et, ce faisant, j’ai trahi l’humain, rejoint mes racines charnelles, une étrangère sensualité, un regard d’enveloppement dont on ne sait où il se situe.

Et pourtant mon stylo court d’autant plus aisément sur cette page où je ne peux rien lire ! Le contraste entre l’écrit et le papier se perçoit toujours et la vue gagne avec la confiance mise en la nuit : gestes ronds qui la complètent, mobilité nouvelle qui s’accompagne de bonheur.

*

La voix de l’effraie est le froissement de la nuit, une rumeur traversée d’une stridence claire. Elle ressemblerait à un crissement de pneus, parfois, si elle n’avait pas en plus cette épaisseur vive. En comparaison, les bruits mécaniques se désagrègent.

Par moments, elle me glace comme le ferait l’arrivée d’un autre homme en cet espace intercalaire : effroi qui, enfin, se libère en plaisir.

Avec insistance, elle appelle au point fixe. Et je me rends à l’invocation. J’agite ma feuille de papier comme un mouchoir : un moyen de l’attirer car elle peut croire aux ailes d’une autre chouette ou à celles d’un gros papillon pâle.

À force de repérages, je devine son territoire et cherche à me mettre sur sa route. À l’oreille, j’ai découvert un méridien de son activité : celui qui relie le reposoir diurne à ses terrains de chasse électifs.

Une fulguration régulière m’indique dans quel champ elle se tient. C’est une prairie où les proies éventuelles trouvent de l’ensilage, mais où des bovins dorment, dont j’ignore le caractère. Or on ne peut explorer de nuit, seulement reparcourir, voire fouiller des lieux que l’on connaît. Les chouettes, lorsqu’elles chassent, dans ce bain nocturne où elles nagent de leur vol souple, ne font pas autrement.

Un renard passe devant moi, de l’autre côté d’un barbelé, ombre noire en marche irrégulière. Il semble hésiter, puis accélère. Nous nous sommes distingués mutuellement, reconnus animaux nocturnes. Nous nous sommes côtoyés sans clin d’œil. Mais ses mouvements m’ont été une certitude. Je distingue l’herbe sèche, ma vue se détend peu à peu.

Il est des moments où la crainte se tait, où l’on est baigné par une brise de renaissance, par ce vent de nuit toujours plus doux lorsqu’une longue trêve s’installe avant les turbulences du jour.

*

J’ai parfois l’impression que ma vue multiplie son pouvoir et que le paysage blanchit : cela commence par une ligne sous le talus qui me fait face ; et l’herbe s’éclaircit vers moi comme une marée. C’est, devenue apparente, l’influence de la lune déjà levée ; sa lumière primant sur la lumière diurne qui, au-delà d’un seuil, a trébuché puis disparu.

Soudain, au milieu de ce champ de quasi-neige, je vois une ombre fugitivement reportée, un flottement noir. Je sais par intuition et ne me retourne pas : la chouette passe derrière moi et la lune l’a projetée comme un message. Quelque chose m’attire sur la gauche et je la vois suivre sa course par-dessus les ajoncs : découpure noire contre le ciel, grosse tête à angles ronds, queue brève. Un vol régulier, lentement battu et silencieux : fait pour entendre et surprendre les proies. Ai-je décelé de sa part un écart imperceptible ? Elle est déjà passée. Je suis parvenu par essais et erreurs à deux mètres de sa route creusée dans le ciel. La rencontre ne tient plus du hasard. Peut-être ai-je réussi à penser un peu comme elle ?

Après d’innombrables placements et horaires mal calés, je n’ai pas manqué le rendez-vous avec l’un des dix oiseaux de la vaste commune de Séné. J’ai échangé mes habitudes contre les siennes. J’ai dépensé ma vision d’homme au profit d’une autre, étrange comme un bonheur, en sauvegardant ce que je pouvais de mon langage. Je note et grelotte sous l’effet du vent et d’une commotion peut-être.

Je suis fait citoyen de la nuit.

 

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" Les textes qui suivent sont des parcours. Ils sont souvent les reflets de longues marches qui nous conduisirent, ma compagne et moi, d’un paysage à un autre. Certains furent des tentatives pour écrire le roman d’un lieu, étudié sous des angles divers, au long d’une série de recherches et d’expériences vécues. Jean-Pierre Delapré illustre ces pages avec une finesse de trait exceptionnelle, son approche étant tantôt d’une précision ultime, tantôt presque abstraite, comme savent l’être les silhouettes et les ombres d’êtres qui se dérobent. Ses photos, ses aquarelles, ses pastels et ses dessins sont réalisés en pleine nature, dans les mêmes conditions que les textes." Alexis Gloaguen

Ce tome?I des Écrits de nature rassemble plusieurs recueils depuis longtemps épuisés ainsi qu’un inédit, Pêcheurs d’oiseaux. Traques passagères (1989) fut écrit au pays de Galles, en Cornouailles britanniques et dans le Devon (à Dartmoor), essentiellement dans le sillage des libellules. La Folie des saules (1992) est un voyage immobile dans les marais d’eau douce et les marais salants de la région de Vannes. Un long chapitre concerne la chouette effraie, observée dans son milieu électif, la nuit. Une Passerelle de sable (1990) se présente comme un parcours crépusculaire de la baie d’Audierne. Pêcheurs d’oiseaux propose une série de portraits d’oiseaux, captés dans leurs paysages.

Alexis Gloaguen est un écrivain et philosophe français né en 1950 en Bretagne. Il a passé son enfance en Nouvelle Calédonie avant d’enseigner la philosophie en pays breton jusqu’en 1992, année de son départ à Saint-Pierre et Miquelon où il va diriger le nouvel institut de langue française tourné vers le continent américain. De retour 18 ans plus tard à Silfiac en pays Pontivyen, il se consacre désormais à l’écriture. Après Les Veuves de verre (2010), La Chambre de veille (2012) et Digues de ciel (2014) tous publiés aux Éditions Maurice Nadeau, les recueils des Écrits de nature rassembleront en trois volumes des textes composés depuis 1974 à nos jours.

Illustration de couverture : Jean-Pierre Delapré, Épervier, observé en milieu naturel en 1963.