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Roger Salloch

Along the railroad tracks - Une Histoire allemande

Lire Along the railroad tracks. Une histoire allemande, c’est cheminer aux côtés de Reinhardt Korber, peintre et professeur d’art, à Berlin au printemps 1935. C’est le suivre dans les rues, à l’ombre des cafés, sous les bourgeons des tilleuls de Unter den Linden. Dans la lumière diaphane d’un printemps radieux, à travers le mythe des trois Rois mages qui parviennent à échapper à la cruauté d’Hérode/Hitler, ce livre est un roman sur Reinhardt, et deux de ses étudiantes, Lotte et Rebecca, un trio d’esprits libres résistant au monde envahissant du Parti avec ses soldats et ses croix gammées. Rebecca est juive, Lotte ne l’est pas. Lorsque la famille de Rebecca est forcée de quitter l’Allemagne, Rebecca est jalouse de Lotte qui restera sur place avec le professeur. Elle convainc Lotte que Reinhardt est tombé amoureux d’elle et, lorsque Rebecca s’en va, la jalousie de Rebecca devient la colère de Lotte, et la colère de Lotte devient sa passion. Reinhardt Korber n’est pas comme les autres jeunes hommes du Berlin de 1935. Il n’est pas un héros, il s’efforce simplement à porter un regard vrai sur les choses, puis à les regarder à nouveau. Si l’Allemagne est sur les rails d’un chemin de fer allant vers la tragédie, Rebecca, Lotte et Reinhardt sont seuls. Ce ne sont pas des héros, mais leur histoire change presque l’Histoire...

Roger Salloch est Américain. Il vit à Paris. Il est le fils d’immigrants allemands de la première génération aux États-Unis. Ses récits ont été publiés dans Paris Review, North American Review, Fiction, Ploughshares, Works on Paper, l’Atelier du Roman à Paris, Sud à Rome. Una Storia Tedesca a été publiée pour la première fois par Miraggi edizioni à Turin en 2016. Salloch est également photographe. Il a eu des expositions à Zurich, Paris, New York, Vologda (Russie), Ost-Holstein, Delhi, Naples et Turin.

Ce premier roman, aujourd’hui traduit en français par Olivier Maillart, encore inédit en anglais, a été traduit et publié en Italie avec le sous-titre una storia tedesca et y a connu le succès.

Extrait

Extrait 1

Korber s’efforce de ne penser à rien et, lorsque cela s’avère impossible, il s’efforce de penser à ses élèves et à ce qu’il va tenter de leur enseigner cet après-midi. Alors il réussit à ne plus penser qu’à mettre un pied devant l’autre jusqu’à ce qu’il atteigne l’extrémité du pont de Brommy, et tombe sur Rebecca Wasserstein et sa famille.

Rebecca est l’une de ses élèves ; une de ses préférées, peut-être même sa préférée. Elle a tous les talents, mais aucun de ceux qui pourraient en faire la préférée de Herr Klausen. Ça ne la rend pas particulièrement triste. Elle a son monde à elle. Quand quelqu’un tient des propos particulièrement déplaisants à son égard, elle dit à l’enseignant de ne pas s’inquiéter pour elle. Elle lui dit : « On ne peut pas être ami avec tout le monde.?»

Tous les membres de la famille de Rebecca marchent serrés les uns contre les autres et Reinhardt les voit de l’autre côté de la rue, ou (pour être plus précis) du boulevard. Le trafic n’est pas dense, c’est vendredi, mais plusieurs gros camions se dirigent, tel un troupeau de bétail, lentement vers le cœur de la métropole. Ils avancent avec lourdeur et l’épaisse fumée qui sort de leurs pots d’échappement exprime l’effort industriel qui les pousse en avant. Elle est massive, suffocante. Elle est sombre, presque noire par endroits. Même si les gens toussent, certains sont manifestement fiers de ce qu’elle représente. La couleur noire semble les plonger dans un état quasi mystique. Les svastikas sont noirs. De même que de larges pans du drapeau S.S. Résultat, il y a davantage d’uniformes décorés d’insignes noirs dans la rue parce que depuis un an au moins les S.S. ont pris le commandement de la police municipale. Ici à Neukölln, il n’y a pas autant de policiers que dans les quartiers ouest de la capitale. Neukölln n’en est pas moins noir pour autant.

 

Extrait 2

A-t-elle remarqué, par exemple, dit-il à Lotte avec qui il a ce fameux rendez-vous pour visiter la Stadt-Galerie pendant le week-end – a-t-elle remarqué que lorsque vous peignez, vous découvrez des choses que vous ignoriez au départ ?

Il poursuit : 

 —  C'est comme le pinceau était animé d'un esprit lui-même. 

Lotte doit penser à ça. 

(...)

Pendant une heure, peut-être même plus, ils se déplacent lentement dans le vaste espace de la galerie comme s’ils étaient réellement en train de regarder quelque chose. 

Et, comme Korber persiste, quelque chose apparaît.

Il n'y a pas si longtemps, Adolf Hitler, peintre lui-même, avait déclaré à la conférence de Nuremberg que l'art moderne qui mettait en avant les états de «?décrépitude physique et psychologique?», était anti-allemand.

Désormais, les contours crayeux, légèrement jaunis, tracent des espaces vides : là où il y avait autrefois des couleurs dont elle se souvient, parce qu’il leur a montré les catalogues des collections du musée, il y a maintenant des carrés blancs et des rectangles de plâtre légèrement moisi. Parfois, d’autres tableaux ont été pris à la hâte dans les réserves et accrochés pour remplacer les anciens. Mais ceux-ci mettent Lotte mal à l’aise : la plupart sont des natures mortes, d’énormes bouquets de fleurs. D’autres représentent des scènes de guerre médiévales, pleines d’armures et de chevaux. Mais surtout, ils ne remplissent pas complètement les espaces qu’ils sont censés combler

—  Vous êtes enseignant ?

Il se retourne et fixe le gardien. Les murs vides se reflètent dans les yeux de ce dernier. Instinctivement, Korber pose sa main sur l’épaule de Lotte, comme pour la protéger de ce que sous-entend la question.

—  Oui.

—  Dans ce cas vous avez vos papiers.

—  En effet.

Que se passe-t-il réellement dans l’esprit tortueux de cet homme, derrière son uniforme brillant, son visage bouffi et rougeaud ? N’a-t-il jamais vu un Bohémien ? Pourquoi ce Bohémien revient-il à présent ?

Ils échangent quelques propos sans amabilité. L’autre grommelle une sorte de menace :

—  Vos papiers sont en règle.

—  Il me semble que oui.

—  De toute façon ça n’a aucune importance.

—  Je vous demande pardon ? 

—  Votre tour viendra, et bientôt. 

—  Bien sûr qu’il viendra, quoiqu’il arrive. Je comprends ce que vous voulez dire. C’est le propre des tours : ça va, ça vient.

Mais, alors que le gardien, en bon fonctionnaire appliqué, toise une dernière fois Reinhardt pour lui signifier la fin de cet interrogatoire, il évite délibérément de regarder Lotte. Il y a en elle quelque chose qui l’effraie, ou peut-être cela tient-il au seul fait de la regarder. Reinhardt Korber comprend ça d’instinct. Ce qui est plus surprenant, c’est la compassion qu’il éprouve pour cet homme. Malgré son allure, son assurance et ses manières.

Comme s’il s’agissait d’un modèle pour son cours de dessin, Korber fait un pas en arrière pour mieux l’observer. Et c’est maintenant au tour du gardien de se tortiller, mal à l’aise.

(...)

Lotte parcourt du regard le reste de la pièce. Un cartel indique « Goethe ». Le tableau est toujours à sa place. C’est une étude sur les couleurs. Des triangles s’accrochent à des cercles, et l’ensemble de la toile forme un arc-en-ciel. Modeste, mais élaboré. Dans un monde où le noir est devenu prédominant, quelques nuances suffisent pour se faire comprendre.

—  Ils ont oublié celui-là, observe Lotte.

Personne n’ose toucher à Goethe. Pas même le Parti. Lotte marche jusqu’à l’endroit où le tableau suivant aurait dû se trouver, un Schmitt-Rotluff. Il s’en souvient bien. Des danseuses et des chiens aboyant, des triangles bleus et des champs de couleur jaune.

—  Que faites-vous ?

—  Je me souviens.

Il lui raconte ce qu’il y avait là autrefois. Elle répète : « Des triangles bleus ? » Il lui montre comment le tableau était composé. Les triangles bleus à gauche, un panneau vert au milieu. Elle ferme les yeux, pas les oreilles : pour voir.

—  C’était très beau, lui dit Korber avec conviction. Je crois que c’était mon tableau préféré.

—  Vous êtes un romantique, dit-elle.

Pour une jeune fille, il y a beaucoup d’assurance dans cette assertion. Elle a rouvert les yeux et semble l’étudier. Le mot qu’elle emploie pour le décrire est lourd de sens. Presque dangereux par les temps qui courent. Au siècle précédent, le romantisme fut un raz-de-marée.

—  Tu as sans doute raison, dit-il avec une nuance d’assurance et de fierté. Auquel se mêle autre chose, comme un souvenir de ce qui lui semblait vrai quand il était enfant. Et qui, soudain, l’attriste.

—  Mon prof de dessin est un romantique.

Il ne répond pas.

—  Rebecca sera tellement jalouse quand je lui dirai ce que j’ai découvert.

—  Tu n’es peut-être pas obligée de le lui dire.

—  Elle devine tout, de toute façon.

 

Extrait 3

Il n’y a pas si longtemps, Heidegger a écrit un livre où il pose la question de l’Être. L’enseignant n’est pas professeur ni philosophe, mais il fréquente les cafés où l’on cite Heidegger, et il croit qu’il peut saisir le mystère auquel Heidegger fait référence. Mais, comme cela lui arrive souvent ces derniers temps quand il essaie de réfléchir, sa pensée disparaît, au-delà de la ligne d’horizon. Réfléchir, ces derniers temps, ce n’est pas agir. L’action mène à l’action. Mais à quoi mène la réflexion ?

Une fois dans le couloir, son esprit divague. Il sort son carnet de croquis, dessine un panneau d’affichage, avec les annonces des événements à venir. Des invitations pour un concert. Une autre vie en deux dimensions. C’est un autoportrait qui met l’accent sur ses cheveux longs et son nez prussien. Il voudrait se punaiser lui-même au panneau qu’il dessine. Ses doigts sur le bord de la feuille transforment le panneau d’affichage en dessin humoristique. Si seulement il pouvait être drôle. Il ne s’est même pas rendu compte qu’elle s’est approchée.

—  Herr Korber.

—  Frau Schmidt. 

Elle est presque hors d’haleine, jette des regards derrière elle, lui dit qu’elle ne peut pas rester, qu’elle a prétexté avoir perdu son bracelet. Ce n’est pas vrai, bien sûr. Et donc ? Qu’y a-t-il ? S’excusant comme s’il pouvait tout comprendre sans explication supplémentaire, Frau Schmidt informe Herr Korber qu’ils savent qu’il n’a rien fait. Que tout cela n’est qu’un fantasme. Et pas seulement celui de Lotte. Son mari n’est pas celui qu’on croit. Vous comprenez ?

Le geste de l’enseignant suggère qu’elle n’a pas besoin d’en dire plus. En Allemagne, plus personne ne dit plus rien. Et son frère a perdu son travail à l’université. Sa femme était juive. Et Rebecca était juive. Et les Juifs n’éprouvent aucun sentiment pour rien, si ce n’est pour les mots dont ils se servent pour mentir. Mais la guerre vaut mieux que les mots, elle est bonne pour l’économie. Et le Reich durera mille ans. Aussi l’Allemagne va-t-elle leur apprendre ce que c’est que la vérité. Il veut qu’elle lui en dise plus.

Mais elle voit les choses autrement.

—  Je ne peux pas rester. Je ne peux pas parler.

— Dans ce cas, Frau Schmidt, je n’insiste pas. Merci quand même.

—  Je voulais seulement que vous le sachiez.

Elle cherche la bonne manière de le lui dire. Mais, quand s’élève la voix de son mari, elle le fixe à nouveau.

—  Greta !

Herr Schmidt est à l’autre bout du couloir. À ses yeux, leur dialogue ne saurait avoir la moindre importance et, quand bien même il en aurait une, il ne saurait s’agir de la forme d’importance adéquate.

—  Herr Korber. Nous l’avons emmenée chez le médecin. Nous l’avons fait examiner. Son hymen est toujours intact. Je vous supplie de lui pardonner. Elle ne pensait pas à mal.

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