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Targowla, Olivier

Narcisse sur un fil

Le rhumatisme cérébral est une maladie grave et mystérieuse qui a contraint Narcisse Dièze à une hospitalisation de dix-sept années. Et puis à quarante ans il semble guérir. Les médecins sont déroutés. Les vraies difficultés commencent pour Narcisse. Va-t-il pouvoir s'adapter au monde extérieur qui lui fait très peur ? Narcisse Dièze quitte l'hôpital en équilibre instable, comme un funambule sur un fil. Premier roman. 126 p. (1989)

Extrait

Les enfants de Narcisse Dièze étaient tous nés de mères infirmières. C’était un fait avéré : il vivait à l’hôpital depuis dix-sept ans.

A quarante ans, il était le père présumé de trente-cinq enfants. Ce précieux renseignement lui fut donné un soir de réveillon lorsque quelques infirmières — avec lesquelles il entretenait des rapports assez intimes — vinrent trinquer avec lui pour lui souhaiter la bonne année. Il voulut dire : « Comment le savez-vous ? » mais n’osa pas poser la question. Il prit un air entendu et souffla dans son gobelet de champagne.

Une infirmière réclama le silence et affirma que Narcisse Dièze était en réalité le père de soixante-douze enfants. Elle le tenait de source sûre et, enfin, c’était un chiffre très bas si l’on prenait en considération le nombre d’infirmières qui s’étaient succédé dans cet hôpital, à cet étage, et ce, depuis dix-sept ans.

Chacun réfléchit. Un rapide calcul mental permit d’affirmer qu’en allant par là rien n’empêchait de penser que Narcisse fût l’auteur des jours de cent soixante et onze enfants. Et encore, on ne tenait compte que des infirmières ayant quitté l’hôpital pour leur congé de maternité sans y être jamais revenues.

Les raisons qui poussaient ces infirmières à se faire ainsi engrosser par Narcisse Dièze lui paraissaient à tout le moins étranges ; mais il s’ennuyait tellement qu’il ne cherchait pas à comprendre.

La première à l’avoir séduit n’avait pas attendu quarante-huit heures pour le faire. Elle était jeune, svelte et Narcisse, qui venait d’arriver, avait trouvé flatteuse cette marque d’intérêt. Ce n’est que six mois plus tard qu’il comprit le but de ces manœuvres. Exhibant son ventre rond avec une jubilation qu’il avait trouvé déplacée, mademoiselle Dunant lui avait annoncé qu’elle ne couchait avec lui que dans l’intention d’avoir un enfant sans s’encombrer d’un homme. Sur le moment il était resté interloqué. Bien sûr, il ne prenait aucune précaution et n’avait posé aucune question sur la contraception que pouvait suivre mademoiselle Dunant. Mais cela lui paraissait aller de soi et il eût été, d’après lui, inconvenant de s’enquérir de tels problèmes.

— Mais alors que devrai-je faire pour l’enfant ?

— Tu n’en entendras jamais parler. Tu as bien assez de toi pour t’occuper. D’autre part tu mettras un certain temps avant de sortir. Tu es quand même assez malade.

— Ma maladie ne risque-t-elle pas de se transmettre à l’enfant ?

— Ne t’inquiète pas, je me suis renseignée. Tu n’as qu’un problème mental et ce n’est pas transmissible.

— Ah...

Narcisse Dièze avait trouvé pour le moins désinvolte la manière choisie par mademoiselle Dunant pour lui apprendre ses véritables intentions.

D’ailleurs il bouda plusieurs jours mais, comme il était faible, il céda de nouveau.

Pourquoi, se disait-il, puisqu’elle a obtenu ce qu’elle voulait, continue-t-elle à coucher avec moi ?

Lorsque sa partenaire partit en congé de maternité, quelques semaines plus tard, il sut qu’il ne la reverrait jamais. Il éprouva un vague regret quant à l’enfant, mais, comme elle le lui avait dit, il avait assez à faire avec lui-même.

On remarqua, dans le service, qu’il eut de longues périodes de fatigue pendant lesquelles il dormait beaucoup et mangeait peu et d’autres pendant lesquelles il était très excité, sortait de sa chambre et arpentait le couloir de long en large.

Un matin, allongé dans son lit, comme il s’interrogeait sur le point de savoir s’il était excité ou abattu, l’infirmière remplaçant mademoiselle Dunant entra.

Elle lui plut et il se demanda si le même manège allait reprendre. Il n’eut pas à attendre l’heure du déjeuner pour avoir une réponse positive à sa question.

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