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Duits, Charles

André Breton a-t-il dit passe

"Ce fut en décembre 1942 que je liai connaissance avec André Breton et la plupart des écrivains et des artistes que la guerre avait amenés à s'établir à New-York. J'avais à peine dix-sept ans et les angoisses me suffoquaient. L'Echec de la révolution russe, les insupportables échecs d'Hitler semblaient donner raison au nihilisme. (...) " Charles Duits. 261 p. (1991)

L'auteur est né à Neuilly en 1925, d'un père hollandais et d'une mère américaine, il vit en France jusqu'à l'âge de quinze ans. En 1940 il part pour l'Amérique. Il est mort à Paris en avril 1991.

Extrait

Le vent poursuivait les journaux de 1942.

Blancs comme des mains, ils palpaient les corniches, exploraient les encoignures, tremblaient ; puis, avec une subite agilité, glissaient, tels que des vautours, à travers les avenues. J'errais, ne sachant que faire d'une liberté qui allait finir. Août habillait de vapeurs sulfureuses les hauteurs de New York. Je longeais de petites maisons de brique rouge ou de bois. Une tour se dressait. Sur les épaules des passants et sur leur visage soudain bleu tombait l'ombre immense et dans toute fenêtre s'enca­drait une étincelante tête de mort.

Chaque jour ou presque je rentrais de mes prome­nades avec un nouveau livre et par exemple avec Le Revolver à Cheveux blancs.

J'aimais ce titre : surtout, je le confesse, à cause de l'im­pression que je produisais sur les « grandes personnes », comme je les appelais encore, lorsque je l'énonçais.

Je ne leur eusse reproché ni leur indignation, ni leur hilarité, si elles eussent été sincères. Mais jamais un adulte ne disait : « Je ne comprends pas » ou : « Je trouve ce titre affreux. » Ils me montraient un visage opaque et verni, un masque ; me conjuraient de renoncer à ces « lectures malsaines ». Courage et candeur manquaient. C'était cela que je ne pouvais leur pardonner.

Je connaissais toutes les librairies de New York dans lesquelles on trouvait des livres français.

Leurs propriétaires, vieux et juifs pour la plupart, me laissaient errer dans les réserves. Ils comprenaient. Lorsque je poussais la porte, ils faisaient une mine à la fois grognonne et narquoise, hochaient la tête ; puis, avec un soupir, ils se levaient, tournaient des boutons : la magie des couloirs s'illuminait ; sans un mot, ils rega­gnaient leur coin, se penchaient de nouveau sur leurs paperasses. J'entrais dans un silence immortel.

Il est certain que je fus souvent guidé. Tout se passait comme si une invisible Sagesse se fût condensée en clef pour m'ouvrir certaines portes. Les ouvrages que je vou­lais — que je devais — connaître, en cette heure essentielle de la jeunesse, l’Ange des livres aussitôt les plaçait entre mes mains.

Il existe indubitablement — ainsi que Breton a tenté de l'établir dans les parties scientifiques de son œuvre — une connexion occulte entre le désir et son objet.

Occulte parce que l'objet ne se donne pas toujours à qui le convoite quand il le convoite. De sorte que les sceptiques ont beau jeu, qui prétendent que cette connexion est illusoire, et que ceux qui y croient sont les dupes de leur imagination.

De fait, il ne serait pas trop difficile de montrer qu'ici comme ailleurs ce sont les sceptiques qui sont les dupes de leur scepticisme, lequel empêche les phénomènes dont ils nient l'existence de se produire.

Cependant, je ne songeais pas que si l'Ange des livres était propice, celui de la volupté pouvait l'être également.

C'est pour ce motif, je crois, que mes souvenirs de cette époque portent les couleurs fausses des cartes pos­tales, et que les visages qui les peuplent ont le sourire obstiné des automates et des prunelles de verre.

Dans les cils de la passante tremblait assurément à New York aussi l'étincelle de pourpre. Mais, parmi les images que je garde de cette saison de l'adolescence, je ne reconnais nulle part celle de l'apparition dite, une fois pour toutes, par Baudelaire.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d'une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Ville sans femme, New York était, pour cette raison même, une ville sans beauté. Indifférent à l'admirable lumière, je regardais sans la voir la poussière qui mon­tait de l'asphalte se changer en ombelles prismatiques.

Le soleil était une grosse pêche à demi cachée par la grappe de raisins noirs que formait à l'horizon la pesante fumée des usines. Des plus simples joies m'isolait un panneau d'acier transparent.

Il me souvient que toutes les formes me faisaient hor­reur : celles, en particulier, de l'omniprésente et toujours énorme automobile. Partout clignaient des lumières ennemies : rouges hectiques, oranges stupides, verts angoisseux. On eût dit que la ville célébrait les noces insanes de la pharmaceutique et de la police. Dans l'obs­curité des venelles, l'ordure, aux cheveux phosphores­cents, présentait son ventre, comme une vieille prostituée. Mille ampoules blanches, jaunes, blanches, couraient, couraient sur les baldaquins qui surmon­taient l'entrée des cinémas.

Des groupes hilares passaient, qui me montraient du doigt. Ou un visage de haine se jetait vers moi sifflant des injures. Non que mes cheveux fussent aussi longs que ceux des modernes « expatriotes ». Mais ils l'étaient suffisamment pour stimuler la xénophobie américaine. Ma coiffure et sans doute aussi mon allure trahissaient l’étranger, avatar du Mal.

Je dois dire pour expliquer mon attitude que si je rejetais en paroles les principes moraux du milieu puri­tain dans lequel j'avais été élevé, ces principes conti­nuaient de régner sur mes profondeurs.

Et la Bacchante publicitaire, superbe, vacante, nor­dique, enthousiaste, étalait sur les palissades ses ron­deurs sidérales. Avec l'impudeur des vierges, elle appro­chait de l’O rutilant de sa bouche une Chesterfield.

J'allais avoir dix-sept ans. Disciple tout verbal de Sade, je pensais ma révolte plus que je ne la vivais, sans avoir encore la force d'élever cette contradiction à la conscience. L'esprit avait ouvert ses ailes ; celles de l'âme demeuraient prises dans une boue.

Livré dans ma chambre à toutes les griffes noires et jeté sur mon lit, je mordais la couverture, craignant la sollicitude abstraite de mes parents, leurs questions. Il ne fallait surtout pas qu'ils entendissent mes sanglots.

La vie — la vie !— était solitude, masturbation, lecture et rage.

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