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Targowla, Olivier

La peau de l'ombre

Un homme vit sous une fausse identité depuis vingt ans. Un jour les faits qu'on lui reproche sont amnistiés. Il reprend le cours de sa vie sous son vrai nom. Peu à peu il découvre que son passé était truqué et que certains personnages qui le peuplaient avaient une personnalité double ou triple. Il change de ville et travaille au doublage de séries policières américaines. L'homme fait sa mue. 152 p. (1992)

Extrait

Mauthier a bien entendu, dans une phrase qui le concerne, le mot « amnistie », mais son esprit, par habitude, suit l’enchaînement des titres du bulletin d’informations de la radio.

« Amnistie. » Peu à peu, il se remet à écouter et les mots se fraient un chemin jusqu’à lui.

« Cette amnistie touche les auteurs présumés d’un acte de piraterie aérienne remontant à une vingtaine d’années. » Vingt ans !

« ...des jeunes gens, à l’époque, avaient détourné pour la première fois dans notre pays un appareil de la Compagnie Nationale. Sous la menace de leurs armes, ils avaient contraint les pilotes à faire demi-tour et à revenir se poser sur l’un des aéroports de la capitale. Menaçant de faire sauter l’avion, le commando avait exigé la lecture sur toutes les ondes d’un communiqué révolutionnaire — ce qui avait été fait — ainsi que la libération de certains de leurs camarades en détention, ce qui n’avait pas été obtenu. »

Vrai, tout cela. C’était même lui qui avait rédigé le communiqué. Parce qu’il refusait de tenir une arme. Il tremblait en écrivant, tellement il avait peur.

« ...lors de l’assaut, les quatre membres du commando avaient réussi à échapper à la police. Les grenades trouvées à bord s’étaient révélées des imitations. Les bombes étaient tout aussi inoffensives. On apprit quelque temps plus tard que le fusil qui avait tiré les coups de feu au début du détournement était chargé de balles à blanc... »

Mauthier croyait à l’époque ce qu’on lui disait, que les armes étaient réelles.

« ...s’étaient fondus dans la nature et n’avaient jamais été retrouvés. On suppose que cette nouvelle les fera sortir de la clandestinité dans laquelle ils vivent depuis vingt ans, si toutefois ils résident toujours sur le territoire national. »

Mauthier est dans son bureau, assis à sa table de travail. Devant lui, sur le buvard, une tasse de café. Il était trop chaud tout à l’heure, c’est pour ça qu’il a allumé la radio, sur une étagère, derrière lui. La tasse est bleu clair avec un rebord blanc. Il a l’impression que la lumière a baissé dans la pièce. Le bulletin d’informations continue avec d’autres nouvelles. Il se retourne brusquement, heurte de sa jambe le pied du bureau et tourne le bouton du poste en allongeant le bras. Son café s’est à moitié renversé. Une partie sur la soucoupe, une partie sur le buvard. Il avale deux gorgées de café tiède. Il a oublié de mettre du sucre.

Plus tard, il sort du bureau en tenant la tasse et la soucoupe d’une main, le sucrier coincé contre lui. Il longe le couloir et regarde l’heure à l’horloge qui domine l’escalier : deux heures trente. Il descend un étage, fait quelques pas et ouvre une porte. Il entre dans la cuisine, pose le sucrier sur une sorte de buffet et met la tasse et la soucoupe dans l’évier. Il les rince et les met à sécher sur l’égouttoir. Tout est silencieux autour de lui. Il a le sentiment d’être seul à l’Institut de Formation aux Langues Étrangères.

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