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Spianti, Christine

Eden Zone

Quand elle a rencontré Lora Logic, elle n'a plus voulu la quitter. A cause des traites accumulées et du noir derrière elle, elle se demandait juste comment continuer. Et Lora l'a entraînée avec elle. Alors il n'y a plus eu ni peur ni désespoir... 200 p. (2000)

Christine Spianti est née en 1961. En 2003, elle co-fonde le Studio de Sculpture Sociale qui réalise le projet "Qu'est-ce que vivre" dispositif vidéo de co-création avec les habitants des territoires.

Extrait

I

On voyait qu’elle. Y’avait qu’elle, ça aide. Il fait bien nuit, la ville est déserte et cette fille, au plein milieu du chemin, prend toute la lumière. Moi juste sortie du parking souterrain, toute droite sur le trottoir. A 4 heures du matin c’est l’hiver toutes les nuits. La fille dandine, elle passe devant l’Ibis ex-Gaumont Palace, elle vient vers moi : c’est Loulou de Pabst mais en rouge. Ses cheveux.

Place Clichy, pas vraiment Wepler, côté cimetière. Elle s’arrête devant le passage zébré pour traverser. D’un geste brusque relève ses cheveux vers le ciel en griffant. Une voiture passe, lente, hésite : la fille tape sur le toit un grand coup :

— Bouge de là ta caisse à crédit, t’enfumes, ta mercedes pourrie, elle hurle, joyeuse. Le moteur sauvage fait un bond et s’esquive.

Dans sa voix y’a un truc qui donne confiance. Elle va pour traverser et j’y vais aussi, près d’elle. Ouf ! quand même je suis dehors, respire un bon bol. On traverse côte à côte, on se regarde : dans les yeux vraiment, on se regarde en marchant. On se demande ce qu’on fout là dans la nuit, sur le passage piéton : c’est assez marrant. Son carré de cheveux rouges, le manteau faux léopard, le fut’ violet, les sneakers gazelle sous ses grands pas. Elle sourit, je marche à côté d’elle. On avance sur le terre-plein du boulevard de Clichy, les ailes des moulins au loin protègent les amoureux, le trou de la place Blanche. On passe des mecs abandonnés sur les bancs avec leurs chiens qui tournent et se secouent, leurs grognements de sommeil tout chargés d’alcool.

Sinon le silence. La fille chantonne Walk on the wild side, à quelques pas devant moi, y’a vraiment personne. Je la suis.

Elle tourne sur son flanc gauche pour voir si je suis encore là. Dodeline de ses mèches rouges. Bow-windows éclairés du boulevard de Clichy, on ne sait rien de ces vies d’halogène et de sexe qui s’abordent sur le trottoir et s’entraînent dans des escaliers jaunes et des chambres louées. Moi, il faut que je remette ma vie en route, et comment toute seule ? Ça va, je me dis, si j’allais avec elle où elle m’emmène, cette fille à cheveux rouges ? On foule les feuilles livides du terre-plein.

La place Blanche derrière l’ombre des marronniers devant nous : je sais pas pourquoi, ça m’effraie tant de lumière, alors je vais pour laisser tomber, mais subit, sur le banc à droite, on entend deux types, assez cassés, ils gueulent dans la nuit :

— D’accord t’as la casquette, tu la gardes, mais les 200 keusses...

— Les 200 keusses c’est pour ma mère, j’te dis, hurle l’autre.

Ça va mal tourner, je m’arrête, Louise Brooks à contre-jour quelques pas devant moi, aussi. D’un coup les ombres déjantées des mecs nous barrent le passage. Y’en a une qui s’avance, chargée au gros rouge à imploser. D’un coup sec, il casse sa bouteille de trois étoiles sur le sol et tesson en l’air, arrive sur nous. La fille recule un peu. On bouge plus.

Des milliers d’oiseaux s’abattent sur les arbres du boulevard de Clichy, à 4 heures du matin, et, ça survient :

— Bon, allez maintenant y’en a marre, ça suffit comme ça, donnez-moi du fric !

C’est brut comme façon de faire la manche, ça change des prières et supplications. L’ombre arrêtée un peu loin face à nous doit hésiter, déçue par ses proies : deux filles, transies. On attend, mais y lâche pas, y demande son droit de passage, pour quitter le terre-plein sombre et rentrer dans la lumière de la place qui me fait si tellement peur.

Y fait rien : dit rien. Reste là à brandir, demande quoi déjà ? Le type souffle un peu de fumée froide. La fille recule encore sur les feuilles, ça craque. Son dos léopard à portée de main.

Chuchotis devant moi, la fille se tourne pas :

— T’as pas dix balles, j’ai rien, elle dit.

Pas brutale je passe ma main dans la poche arrière du 501, j’accroche une pièce : doucement mes doigts se retirent.

— Donnez-moi du fric, répète l’ombre un peu lasse, au fond de la voix c’est dur, capable de tout.

Elle tend la main derrière son dos, je pose la pièce en son creux. Là, comme je veux en finir vite, je passe à côté d’elle et j’avance, tranquille, jusqu’au mec. La fille reste plantée derrière. Arrivée devant lui, je regarde dans ma poche et donne tout ce qui reste. Là je file dans la lumière de la place. Il grogne. Faut courir, traverser la place, vers le jour électrique de l’autre côté. Rassurée sur le trottoir, devant la boîte de nuit à hublots : y’a du monde qui attend, la Loco bat son plein à cette heure, ça rigole, un téléphone portable sonne. A peine à me récapituler, qu’une main essoufflée parle à mon épaule.

— Hé.

L’avais pas entendu arriver, je me tourne, c’est la fille aux cheveux rouges. Sourire. Elle me prend par le poignet.

— Faut que je te rembourse.

— Mais non, je...

La porte de la Loco, battante, décharge un spray de musique rock sur mes protestations. Acclamations de joie de ceux qui se bousculent pour entrer : enfin, elle entend rien du coup. Même pas la peine, elle veut pas, elle a son idée et là.

— Si, si, viens. J’aurais pu avoir des ennuis, grave. Viens. Je vais te rendre. Et elle se marre.

Comme j’avais pas trop où aller, sortant du parking souterrain pas maligne, là où on avait, à force de continuer à respirer un peu tué la mort, et comme faut rester fière, j’ai suivi, en courant, juste pour avancer dans la lumière, l’ombre de cette fille aux cheveux rouges qui me porte, roulée dans le flux de néons fluo et de musique pop. La joie de cette fille qui tourne son visage vers le ciel et vers moi, reposée : ma curiosité.

 

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