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Pireyre, Emmanuelle

Congélations et décongélations et autres traitements appliqués aux circonstances

Voilà des tentatives pour améliorer la réalité par des moyens tels que la mise au congélateur ou le prolongement photographique... 96 p. (2000)

Emmanuelle Pireyre est née en 1969 et vit à Clermont-Ferrand. Son travail d'écriture s'intéresse aussi à des formes mixtes agençant texte et son ou image.

Extrait

On ne demande en général rien de plus aux circonstances que de se tenir debout auprès des choses véritablement importantes, ou de tourner autour. Chaque chose véritablement importante est entourée d’une nuée de circonstances affolées et bruissantes. Mais une telle densité est trompeuse, et on ignore souvent qu’à tout moment une circonstance particulière peut défaillir et s’effacer dans la terre du décor, tandis qu’une autre aussitôt la remplace.

C’est pourquoi la circonstance malgré son rôle subalterne doit posséder de riches qualités telles que patience ou endurance sportive. Être la circonstance d’une structure, même de la plus négligeable structure microscopique, nécessite par exemple une longue pratique des exercices d’accrochage, accrochage dans les arbres, à des barreaux, etc.

II n’est pas rare que dans un lever de jour, alors que le paysage est encore réduit à une ligne unique séparant le bleu du gris, il n’est pas rare qu’une circonstance se découvre seule au monde, allongée dans une chambre méconnaissable soudain déserte et vidée de son sens. Car la circonstance s’attache à une caravane aux itinéraires secrets et aux départs intempestifs, parfois en pleine nuit ou à l’heure de la sieste. Privée de ce traître cortège, elle peut bien sûr continuer à se tenir debout et à tourner, mais elle tourne alors sur elle-même, pour ainsi dire autour de rien dans un frénétique et vain mouvement de toupie. Aussi la circonstance connaît-elle une vie agitée, une existence de courageux efforts, mais d’efforts susceptibles à tout moment de s’égarer et de briser leur belle tension contre la mollesse sans fond des alentours. Mis à part les organes vitaux auxquels s’ajoutent de pittoresques détails en très petit nombre tels que des restes de pique-nique dans les buissons ainsi que quelques rires s’élevant irrésistiblement, mis à part ce mobilier interne insuffisant pour donner aux lieux l’aplomb d’une solide réalité, une circonstance est presque vide à l’intérieur et résonne plus qu’il ne faut. Et il se peut très bien qu’elle ne s’habitue jamais.

Les circonstances doivent posséder une force mentale hors du commun. Beaucoup s’y essaient alors qu’ils ne sont pas sérieusement préparés et y laissent la merveilleuse bonne humeur de leurs premières années. Seul un extrême détachement sinon, une transparence gazeuse des mouvements et un regard indécis voire indifférent sont à même de contrecarrer une situation à ce point périlleuse.

Au final, le plus curieux est l’absence de précision concernant le statut des diverses choses du monde, des routes, des climats, des impayables animaux microscopiques ou pas, et des personnes. On a tendance à se voir autre qu’on n’est en réalité. Aussi on comprend l’embarras de l’observateur qui, face à un monde manquant aussi cruellement de définition, aime pourtant à distinguer avec clarté les circonstances des choses et événements véritablement importants dont elles sont les circonstances. Et que dire alors de l’embarras des acteurs.

Oh, vous savez, il m’arrive de ressentir envers les circonstances un immense agacement ; car quoique parfois divertissantes elles restent le plus souvent pénibles et mal adaptées à notre attente. Comment ne pas tendre le poing à ces constants tiraillements, ces échauffements dans la marche des choses ? Comment supporter qu’une cible facile et dans laquelle on envoie machinalement une flèche se dérobe au dernier moment, tandis que soudain horrifié et dressé sur ses pieds on observe cette flèche anodine qui continue, continue à voler jusqu’à disparaître dans l’image de la forêt en toile de fond ?

Mais je dois dire autre chose. Alors que la nuit est déjà tombée depuis longtemps, il m’arrive aussi de sortir de chez moi pour faire de longs entraînements d’accrochage.

 

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