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Aaron, Soazig

Le non de Klara

Ce récit se présente sous la forme d'un journal, celui d'Angelika, l'amie et belle-soeur de Klara qui revient d'Auschwitz à Paris en 1945. Le journal s'organise autour de la parole de Klara qui, jour après jour, pendant un mois, dévoile ce qu'elle a vécu. Pas de lamentations, mais elle dit froidement, avec force et violence, sa stupeur et sa colère permanente, son incapacité à accepter les codes de la vie redevenue normale. 187 p. (2003)

Soazig Aaron est née à Rennes. Elle a travaillé quelques années dans une librairie parisienne et vit aujourd'hui à la campagne. Le Non de Klara est son premier récit. Publié en allemand (Klara nein) par Katarina Wagenbach-Wolff à Munich, Le Non de Klara a reçu en 2004 le Geshwister-Scholl-Preis au cours d'une cérémonie dans le grand amphithéâtre de l'Université. 

Extrait

Dimanche 29Juillet 1945

Klara est revenue. Voilà, c'est écrit. Il faut que je l'écrive pour que ce soit plus vrai et pour y croire. Depuis trois jours, je ne suis certaine de rien. Klara est revenue. Ce cahier au mauvais papier est providentiel... sinon, tout va couler, je vais couler.

Nous parlons, oui. Nous parlons. À deux, à trois.

Alban, moi.

Klara, moi.

Alban, Klara.

Alban, Klara, moi.

Il n'empêche. Tout m'échappe.

Klara est revenue. Dans les dernières. Klara est revenue.

Klara, Klara, Klara.

Ce nom à dire et à redire pour savoir que c'est Klara, l'amie Klara, mon amie Klara, Klara la femme de mon frère, Klara la mère de Victoire.

Depuis vendredi, nous nous relayons auprès d'elle, Alban et moi, ici rue Richer. Elle refuse de voir Victoire sa petite fille, et aussi Agathe qui a nourri et sauvé Victoire en Juillet 42.

Il y a comme une glace épaisse entre nous. Ce n'est pas qu'elle dise des choses insensées, pourtant, il y a de la folie autour d'elle. Tantôt elle parle vite, tantôt lentement sur un ton uni. À aucun moment elle n'est calme, même si le débit de sa voix est toujours monocorde. Elle martyrise le coussin à l'angle du divan ou bien elle marche dans le salon, elle ne reste jamais en place.

C'est tout de même étrange que je sois passée jeudi au Lutétia. Il n'y avait plus beaucoup d'espoir, ils sont presque tous revenus, mais je me trouvais près de la rue de Sèvres, je me suis dit que je pouvais faire un saut, on ne sait jamais. Je pense aussi maintenant que pendant longtemps j'y serais retournée si je n'avais pas eu de certitude sur le sort de Klara. J'avais laissé nos coordonnées, le nom de Klara et sa photo, mais par acquit de conscience j'y passais régulièrement, ne serait-ce que pour y rencontrer d'autres qui auraient pu la connaître. C'est ce que font beaucoup, avec l'espoir toujours, et tous disent « on ne sait jamais » et moi, je le disais aussi.

Quand je suis entrée dans le hall, je n'ai plus pensé. J'ai senti que Klara était là... elle est là. Je ne la vois pas, mais elle est là. C'est bizarre. J'ai une bouffée de chaleur, mon cœur s'emballe, mes mains tremblent, je ne peux pas les arrêter. Tout le monde connaît cela.

Il n'y a que deux femmes assises et un jeune homme debout, un drôle de petit homme, au large dans une veste très boutonnée, un pantalon noir assez fripé tombe sur des chaussures de montagne et une toute petite valise rouge entre. À côté, par terre, il y a comme un animal noir, un chien couché. Le garçon a les cheveux blonds très courts, il a des joues creuses et imberbes et d'immenses yeux, souvent ils ont de grands yeux. En tout cas, ces grands yeux me regardent, me fixent peut-être depuis un moment. C'est Klara. Elle ne bouge pas. Je me souviens de ses yeux. Fixes. Tout le monde dit les yeux, ce sont les yeux, quelque chose dans les yeux, on reconnaît. Je ne le croyais pas. Tous ceux que j'ai vu revenir, ceux en mauvais état, ceux qu'on ne reconnaît pas justement, ils ont les yeux vides, vides, si vides qu'à force d'être vides ils paraissent profonds. Alors on ne sait plus.

Peut-être cela a-t-il duré longtemps. J'ai le souvenir d'être collée au sol, de ne penser à rien. Mes jambes ont dû faire les pas nécessaires pour la prendre dans mes bras, elle est toute raide, elle me laisse l'embrasser, je ne le fais qu'une fois, tout son corps dit non.

Je dois dire Klara, Klara, c'est tout. Cela pourrait être bête, ridicule même, je peux me tromper, et lui, le jeune homme ne rien dire, me prendre pour une folle. Je n'ai pas le temps d'y réfléchir parce que Klara dit, « bonjour Angélika, comment vas-tu ». Sa voix est rauque. Je me souviens de sa voix douce, la douce Klara, l'entêtée Klara, mais douce.

Pendant que j'écris, je l'entends marcher dans le salon. Elle croit que je dors. Elle, elle ne dort pas. Elle sommeille un peu sur le divan quelques quarts d'heure de temps en temps, puis il y a une sorte de cri pas très fort, et tout de suite après elle reprend sa marche. En dépit du couloir qui nous sépare, je l'entends. Le plancher est trop sonore, je vais ramener des tapis de Trocadero. Elle ne veut pas occuper la chambre à côté du salon, elle n'a pas voulu de ma chambre non plus qui est plus calme que sur la rue.

Je n'ai rien imaginé, je ne suis pas préparée, elle est là et elle ne m'aide pas. Mes mains tremblent et je commence à claquer des dents. Alors, elle se baisse pour prendre la petite valise rouge et le chien. C'est un gros manteau noir. Elle dit, « on va partir ». Sa voix est sans timbre ou plutôt sans inflexion, je suis perdue. Pourtant je dis, « il faut prévenir, il y a des choses à faire à la réception ». Elle, « laisse tomber, ils m'ont emmerdée assez ». Je sais, je sens que ce n'est pas Klara d'avant, mais devant tant de... comment qualifier cela ? Désinvolture, indifférence, rancœur, il y a de tout cela sans doute, je reprends mes esprits et je dis, comme je l'aurais dit auparavant, « tu m'attends dehors si tu veux, je vais arranger ça ».

Elle sort. Je trouve quelqu'un pour expliquer que Klara Schwarz-Roth part avec moi, que c'est ma belle-sœur, que nous avons laissé nos coordonnées, le docteur Naël et moi Solange Blanc, depuis des mois déjà, et que nous n'avons pas été prévenus. La fille cherche partout sur les listes sans trouver le nom de Klara, elle voit nos noms, mais pas celui de Klara. Je ressors, la fille sur mes talons. Klara regarde vers le boulevard, je dis, « on ne trouve pas ton nom Klara ». Elle ne se retourne même pas, elle dit, « Sarah Adler ». La fille dit, « ah, c'est vous ! ? ». Je retourne avec la fille, on reconsulte la liste et il y a Sarah Adler. Je suis un peu gênée, pas trop cependant, j'ai presque envie de rire parce qu'en me retournant, j'ai vu Klara hausser les épaules et je trouve cela comique. C'est ce qu'on s'exerçait à faire tous les trois en 38 pour ressembler aux Français.

La fille dit, « je crois qu'elle n'est pas très facile ». Je réponds, « ah ! bon... depuis combien de temps est-elle là ? ». C'est indiqué lundi 16 juillet, elle revient d'Auschwitz, mais rien ne correspond à rien, normalement elle aurait dû être là depuis au moins deux mois, elle n'est pas très coopérante, et en plus si elle a menti sur son état civil, c'est encore moins clair. Je dis, « c'est le nom de son père, il n'y a que le prénom de faux, enfin si on peut dire. Je ne vous connais pas, mais je suis venue ici, bénévole comme vous en avril et mai, et le docteur Naël vient encore quand il peut pour les consultations d'arrivée. Klara n'est pas une simulatrice, mais elle doit avoir ses raisons, vous savez comme moi combien ils sont bizarres ». Elle s'est détendue. « Je ne peux rien vous dire de plus, c'est une collègue qui connaît mieux le cas. Mais il faudra tirer au clair toute son histoire, vous comprenez pour les papiers, l'identité et tout le reste, savoir à quoi elle a droit. » Je promets.

Alban ira demain, Klara ne veut rien faire.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ce récit se présente sous la forme d'un journal, celui d'Angélika, l'amie et belle?soeur de Klara qui revient d'Auschwitz à Paris après une déambulation à travers l'Europe en août 1945.

Le journal s'organise autour de la parole de Klara qui, jour après jour, pendant un mois, dévoile ce qu'elle a vécu.

Pas de lamentations, mais elle dit froidement, avec force et violence, sa stupeur et sa colère permanente, son incapacité à accepter les codes de la vie redevenue normale. Elle refuse de revoir sa fille de trois ans et partira, au bout d'un mois, en Amérique.

Il existe peu de récits sur le retour des déportés et leur difficile réadaptation à la vie quotidienne.

Soazig Aaron est née à Rennes. Elle a travaillé quelques années dans une librairie parisienne et vit aujourd'hui à la campagne. Le Non de Klara est son premier récit.