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Bing, Emmanuel

Le Manuscrit de la mère morte

Ce livre retrace l'image d'une des figures mythiques de la libération de l'écriture : celle de la mère, Elisabeth Bing, créatrice des ateliers d'écriture. Regard du fils sur cette mère atteinte de la maladie d'Alzheimer où peu à peu disparaît l'innocence, lorsque se dévoilent les secrets de famille, les non-dits de la Seconde Guerre et la bataille sans pitié que se livrent mère et fils autour d'un manuscrit. 160 p. (2009)

Né à Paris en 1959, Emmanuel Bing s'est très tôt dirigé vers l'écriture et l'art pictural. Il anime des ateliers d'écriture depuis 1979.

Extrait

La mère est morte. Depuis des années elle est morte. Toujours déjà morte. Il ne sait pas de quoi elle est morte. Elle est morte d’elle-même, de sa maladie d’être elle-même. Elle est morte et elle l’appelle au téléphone pour qu’il répare son chauffage. Un chauffe-eau à gaz de ville.

Toujours elle est cet appel, ce cri. Elle n’est qu’os. Peau, os. Elle a froid. C’est l’hiver, mais cette année l’hiver n’arrive pas. Il ne fait pas froid. Dans son immeuble les voisins ont aussi mis leur chauffage en route. Elle a froid. Elle est morte.

La mère est morte alors qu’elle était encore en vie. On peut la voir. Elle respire. Elle a grossi, il lui a dit qu’en mangeant elle aurait moins mal au cœur. Ce sont les médicaments contre la récidive du cancer qui lui donnent mal au cœur. Aujourd’hui il ne sait pas si elle les prend encore. Elle a grossi. Lorsqu’elle était enfant, un de ses camarades d’école avait bu de l’eau de Javel, et ne mangeait plus, l’œsophage brûlé. Pour ne pas faire pleurer sa mère il étalait ses maigres cuisses sur la chaise, en essayant de les aplatir le plus possible pour faire croire qu’il allait mieux. La petite fille avait honte de ses grosses cuisses bien nourries à elle.

La mère est morte. Il lui a fallu faire le deuil, s’y préparer bien avant qu’elle ne meure. Aujourd’hui elle est morte, mais elle dure encore. Elle dure avec force. Elle n’a plus d’angoisse. Maintenant qu’elle est morte, il n’y a plus d’angoisse. Plus de manque. Plus de désir. Plus de pleurs. Seule l’angoisse de ne savoir le jour. L’angoisse de ne savoir ce qu’elle doit faire.

Il ne peut pas dire : « ma mère est morte en moi », ce n’est pas vrai. Au contraire, elle y vit. Elle est morte dans la réalité. Ce n’est plus elle.

Elle a commencé à mourir, difficile de dire quand exactement. Un jour elle a commencé à mourir. Elle n’était plus déjà présente à elle-même. C’est une mort lente. Une mort irréfléchie. Une mort indéfinie, indéterminée. Une mort invisible. Une mort plus terrible qu’une mort véritable, plus terrible qu’une mort dans le réel.

Un jour, c’était une réunion littéraire, une réunion d’animateurs d’ateliers d’écriture, dans le début des années quatre-vingt, ils riaient autour du premier roman, ce premier roman qui toujours faisait mille pages, et s’appelait presque toujours : « Maman ». On riait, mais lui ne riait pas. Il ne pouvait pas rire. Il ne comprenait pas comment ce serait possible d’écrire un livre. Un livre sur la mère. Comment pouvait-on ne pas être tout à fait ridicule à écrire un livre sur sa mère ?

Il écrit le livre sur la mère alors qu’elle n’est pas morte. Il écrit ce livre pour savoir comment il peut écrire ce livre sur sa mère.

Lorsque la mère a commencé à mourir, il est le seul à l’avoir su. Il peut difficilement donner la date. Peut-être au moment de son cancer. Elle a eu ce cancer du sein, ce cancer qui lui faisait peur, parce que depuis toujours elle avait cette boule dans le sein, ils disaient un kyste, une boule, c’était bénin. Depuis toujours cette boule dans le sein ou presque. Après elle parlait des infirmières de l’hôpital Saint-Antoine, ces infirmières qui lui bandaient les seins, qui les aplatissaient avec une telle férocité, oh ! les terribles infirmières, pour qu’elle n’ait pas de lait dans les seins. Le lait était mauvais. On avait dit que ce lait était mauvais. Le lait empoisonné de la mère. Il ne fallait pas boire ce lait. Lorsqu’il est né, la mère dit : lorsqu’il est né, il a demandé un verre d’eau sucrée, il avait faim, il a réclamé à manger tout de suite. Il n’a pas eu droit au sein. Seulement un verre d’eau sucrée. Les terribles infirmières ont abîmé les seins de la mère, on était en août 1959. Entendre la voix de la mère dire : « oh ! les terribles infirmières ».

C’est une mort sans mort. Ce serait plus simple de savoir exactement quand elle a commencé à mourir. Par exemple avec ce cancer. Pas quand il est allé la voir à l’hôpital. Là, elle était calme, elle avait confiance, elle avait mal. Les drains dans les bras. Ils étaient remontés jusque sous l’épaule, dans le creux de l’aisselle. Non. Là encore elle était vivante.

Il ne se souvient pas. Il se souvient d’avoir été accusé de ce cancer. À cause de son dépôt de bilan. Du souci qu’elle se faisait. Il était coupable des ennuis qu’il avait, et qui la faisaient souffrir, souffrir tellement qu’elle avait un cancer. Est-ce que c’est cela ? Il oublie les dates. Peut-être que non, ce n’est pas cela. Peut-être que c’est à un autre moment. Elle a peut-être commencé à mourir après l’hôpital. À l’hôpital on pouvait comprendre son état un peu lunaire. Elle sortait de l’opération, les médicaments étaient violents. Après il y a eu la maison de repos. Avec ses règles. Les heures folles des repas. La peur de rater l’heure. La mère, triste, tellement triste. Écrivant comme un miracle la visite d’un corbeau dans l’arbre triste du parc. Le parc, dont ils parcourent ensemble les allées, sombre et triste dans le crépuscule. Marcher sous les arbres, au fond du parc. Se risquer entre quelques aiguilles de pin, une racine. La nuit tombe vite en novembre à Fontainebleau. Lorsqu’elle lui raconte le miracle du corbeau, il a le sentiment qu’elle n’a plus rien à écrire. Il a le sentiment que quelque chose est mort en elle. Il sent ce que ce texte a de beau, dans son étrangeté, son insignifiance, et en même temps il sonne comme le prélude de la mort. Les premières notes, sinistres et timides du requiem. Il lui en veut de ce texte. Comme si elle se servait de l’écriture pour lâcher la vie, pour lâcher l’écriture qu’est sa vie. Elle est sombre et triste. Il n’aime pas la façon dont elle est habillée. Elle porte d’épouvantables chaussures de sport. Ses vêtements sont tristes. Elle parle peu. Elle dit qu’elle a mal. Elle ne peut pas aller jusque-là. L’odeur molle du parc, la nuit qui tombe comme la mort.

Il pense à Frédérique N. Il pense aux douleurs de la mère, à ses douleurs aux genoux, puis à Frédérique N., qui avait ce syndrome de Ménière. Frédérique N., qui l’a accompagnée quelque temps, quelques mois. Qui a un moment occupé la place de chien de garde. Elle était toujours là. Frédérique. Toujours seule. Grande fille seule. Un jour elle fit un malaise dans la rue Dauphine, avec la mère. Les gens les ont aidées à rentrer. Elle ne pouvait plus quitter l’appartement de la mère. Toutes les douleurs passées.

La tachycardie, qui a accompagné la vie de la mère durant de si longues années. Souvent ses sœurs et lui étaient désignés comme cause de la tachycardie. Il fallait alors cesser de dire, cesser d’être, cesser de respirer, disparaître. Il fallait la laisser seule.

Quand elle a commencé à mourir, il l’a su. Pas comme on sait quelque chose que l’on a appris, étudié, pas comme on sait quelque chose dont on a été informé. Il l’a su intérieurement bien avant qu’il ne sache qu’il savait.

Que sait-on ? À vingt ans il prenait des cours de dessin d’après modèle, avec Xav. Xav, un amant de la mère, peintre. Les yeux bleus, le nez fin et tordu, la bouche fine, des cheveux blancs peignés. Un zozotement qui le rendait un peu ridicule. Il n’était pas bien sûr qu’il fût son amant, et à peine cela fut-il confirmé qu’elle le lâcha pour un autre, on ne sait lequel. Il préférait la petite sœur.

Il y avait alors, dans l’immeuble où ils vivaient, au premier étage, un vieil homme. Il vieillissait seul. Il n’avait pas de nom, à peine un visage. Il le croisait parfois dans l’escalier, qui montait si lentement les marches.

Que sait-on ? On entrait dans l’immeuble de la rue du Pont-de-Lodi, nom d’une bataille de Napoléon, par une grande et lourde porte cochère, peinte d’un vert bouteille très parisien, qui s’ouvrait sur un passage pavé sous l’immeuble et débouchait dans une cour profonde et étroite, d’où partaient les escaliers en colimaçon, portes vitrées à gauche, à droite, au fond, sobrement nommées A, B, ou C, entre lesquelles se trouvaient les issues fermées de grandes portes en bois d’un même vert, donnant sur des boxes, et qui autrefois avaient été les écuries des cavaliers napoléoniens, dont les plus gradés vivaient dans les étages.

Sous ce porche il trouva un jour une valise cartonnée, qui l’intrigua, qu’il ouvrit. Documents. Photographies. Déchirées. Natte de cheveux roux. Vêtements. Lourde valise, qu’il remonta dans son grenier. Lettres. Tout y était très soigneusement rangé. Jauni. Propre. Soigneux. Déchiré. Déchiré et mis ensemble. Nœuds. Vêtement de marin. Casquette de marin. Tristesse. Deuil? Rage ! Dans cette valise toute une vie et ses lettres d’amour. Natte rousse longue. Quelle jeune fille avait coupé sa natte pour celui-là qui, peut- être cinquante ans plus tard, jetait cette vie au sol, soigneusement rangée et déchirée dans une lourde triste valise ? Deuil. Rage ?

Que sait-on? Que pouvait-il savoir, avec ce trésor-là, à portée de la main, à portée du regard. Il ne vit rien. Il porta la valise jusqu’au bureau de Xav, à Beaubourg. Celui-ci avait accepté de la prendre sous sa garde, accepté de tenter avec lui un travail à partir du trésor trouvé sous un porche, reconstitution, archéologie d’une âme, d’une vie : c’est ce qu’il croyait. Mais là où il savait un trésor, il y avait un tombeau. Il trimballa par-dessus la Seine, lourde valise, sur les pavés du Pont-Neuf, un cercueil, que ne le jeta-t-il à l’eau, offrant, là, au vieillard soupçonné d’avoir commis le crime, comme un geste ultime après l’assassinat, la dissimulation des preuves, l’engloutissement des traces, la noyade d’une vie de marin, commettant par là même un acte définitif, désignant par ce geste même le crime commis contre toute une vie ? La valise resta. Trop lourde pour qu’il la reprenne. Plus il la laissait, plus il était impossible de la reprendre.

Que sait-on? On retrouva un soir le vieil homme tombé au sol, un tuyau rivé au sexe, se déroulant jusqu’à un seau de pisse. On le releva, le soigna. Plus tard, il mourut. À l’instar de la tortue, violente vieille à la fenêtre, au visage dur et sans grâce, restant là pesante à tout voir sans rien dire ou, parfois, jetant une injure bien sentie dans la cour pavée à quelque jeune fille.

Que sait-on ? L’escalier de la rue du Pont-de- Lodi était vieux, grinçait sous les pas, marches de bois grises et usées, rampe de bois sur rambarde de fer. Le mur était peint jusqu’à mi-hauteur d’une couleur grenat, terne et triste, la couche d’enduit apparaissant par endroits, comme mousseuse, lépreuse, pourrie et humide, débordant le long de fentes et de crevasses qui s’allongeaient dans le beige sale qui, au-dessus, recouvrait les murs et le plafond. Le plafond était lui-même entièrement parcouru de langues de peinture, d’écailles encore accrochées au plâtre, un miracle qui faisait que ces morceaux insignifiants, sans vie apparente, s’accrochaient encore, par une surface parfois minuscule, à l’espace pentu qui leur avait donné naissance. Un jour il découvrit, avec une odeur terrible de térébenthine, que quelqu’un avait peint, pardessus la couche ancienne, croûteuse, de peinture grenat, une couche de peinture d’un vermillon brillant, dont les coulures montraient la générosité de l’application, à même les plaies et le salpêtre du mur, jusqu’à mi-hauteur, comme la couche qu’elle recouvrait. Le rouge sang le long de l’escalier s’arrêtait au premier étage.

Il sait qu’il ne sait rien de la mère. Il sait que sa propre destruction gomme le souvenir et l’infini. Il sait qu’il ne retrouvera pas grand-chose. Tout meurt lentement, la barque prend l’eau, s’enfonce, lente et profonde, dans l’eau glacée du lac. Il ne retrouvera rien. L’anamnèse est coton blanc, brouillard et nuage. Tenter, peut-être dans la perdition (celle de la mémoire), les fragments ; fragments de mots, de souvenirs, d’images, de lieux, d’odeurs. Fragments de ce qu’il y a en lui de la mère, mis en jeu cruellement par ce qui fuit, ce qui se perd et se perd en lui aussi. Ainsi le miroir, peu à peu, se fend. Il ne reste qu’une image fracassée, fracturée. Dans cette image, il ne se reconnaît pas, grotesque, déformé, envahi. La tentative à reconstruire ne peut qu’échouer. Il s’y efforce cependant. Par cette écriture fragmentaire, nécessairement fragmentaire, comme l’est la mémoire, comme l’est l’inconscient, il reconstruit, peu à peu, quelque chose à donner, à faire entendre, quelque chose d’une image qui s’estompe, mais qu’il voudrait capter et produire tant que cela semble encore possible.

Lorsqu’il visite la mère, il est détruit, déconstruit par cet effet de miroir brisé, lié à la maladie. Comme si son désordre mental l’imprégnait, de plus en plus profondément. Se protéger de cela semble impossible. Il ne peut y avoir, aujourd’hui, rien qui puisse se suivre avec elle. Le dialogue est entièrement déstructuré. Et l’on est comme englué par cette disparition subjective.

La mère a un chignon et il est petit garçon. La mère avec chignon fait peur. Ces jours-là elle est dure. Elle menace de paires de gifles appelées « allers et retours ». Il aime le train. Il aime prendre des « allers et retours » pour aller à Paris. C’est rare. Pourquoi donner ce nom à une paire de gifles ? C’est interdire le plaisir du train. C’est faire croire qu’il y aurait de la jouissance à prendre des gifles. C’est l’après-midi, peut-être quatre heures. Ils reviennent d’une course du côté des pavillons. Il faut traverser la gare du Chesnay-Gagny. Passer sur le pont, pour ensuite rejoindre l’immeuble. 14 rue Michel-Janin, face au stade. Sur le pont, au-dessus des voies, partent des escaliers qui rejoignent les quais. Des machines de fer sont accrochées aux parapets. Il s’agit de glisser l’épais billet rose de carton rectangulaire dans la fente, de tirer le levier d’acier, terminé par une boule en guise de poignée, vers le bas. Le billet est troué, validé. Il veut un jean avec une poche spéciale, longue et étroite le long de la jambe, une poche de couteau. La mère dit de se dépêcher. Allez ! Ouste ! Ça va barder ! Et plus vite que ça ! Tu veux un aller et retour ? Un instant, blanc et vide, il croit qu’elle veut l’emmener à Paris.

Elle a presque toujours les cheveux relevés en chignon. On voit sa nuque, ses boucles noires, son nez long et pointu, son regard noir. C’est une femme belle, dont on dirait qu’elle a du chien. Il y a cette photographie. Elle le tient dans ses bras. C’est un énorme bébé, grosse tête brune sur un corps boudiné dans des vêtements pauvres et côtelés, gris ou bleu ciel. Il regarde, inquiet, l’objectif. Le photographe doit être le grand-père. Un an peut-être. La mère a l’air fière. Vaguement fière. Il y a aussi comme du malheur dans son regard. De la tristesse dans son sourire. Elle ne se souviendra pas de ce moment-là. Elle dira c’est toi quand tu étais bébé, tu sais que c’est toi mon bébé, tu es mon premier bébé, et puis apres j’ai eu. Parfois elle ne sait plus très bien. Ni le nombre ni le nom des sœurs. Puis elle se souvient. C’est toi mon premier bébé. Ah oui ! Gertrude et Rachel. D'abord Gertrude. Viendra le moment où elle ne saura plus. Où elle ne le reconnaîtra plus. Où elle ne saura plus sa voix au téléphone. Lorsqu’il appelle à partir de son portable, elle dit : « c’est qui ? ». Il lui faut un moment. Elle ne reconnaît pas sa voix au portable. Il faut qu’il dise « c’est le Pape ! », là, elle reconnaît. Autrefois c’était elle qui s’annonçait de cette façon. Probablement que son père à elle disait cela également.

Mère irascible. Il l’entend dire encore « c’est l’Pape ! ». Avec une sorte d’ironie, de rage, de volonté de nuire. Avec quelque chose qui met mal à l’aise. Alors quoi, tu ne sais pas qui je suis? Tu ne sais pas qui je suis, moi ta mère? Il y a parfois une menace. Si tu ne sais pas qui je suis alors, alors à quoi bon ? Et tout ce que je fais pour toi. Si tu ne sais pas, ce n’est pas la peine. Je ne ferai plus rien. Parfois les menaces sont dites. Parfois mises à exécution.

Elle déclame : « et la mère, fermant le livre du devoir, s’en allait, satisfaite et très fière, sans voir... ». Elle ne va même pas jusqu’à « sans voir », elle ne va pas jusqu’à l’âme de son enfant livré aux répugnances. L’enfant est un autre, ce ne peut être lui. Ce poète de sept ans, qui faisait des romans sur la vie du grand désert, où luit la liberté, ravit.

Il y avait déjà du Rimbaud dans l’enfance de Gagny. Elle déclamait : « Pouacre boit. Nacre voit : Acre loi, Fiacre choit ! », presque tout L’Album zutique y passait. Elle les faisait rire. Ce qui les faisait rire était sa joie, sa conviction à dire. Sans rien y comprendre, ils riaient.

Il l’entendait dire tellement de mal de son père qu’à sa mort il ne comprit pas qu’elle pleurât. Il aimait son grand-père. Il n’eut pas le droit d’aller à l’enterrement. Il est mort en mai 1968. Grève des corbillards.

Comment résonne la phrase de Frank Herbert, dans Dune : « ma mère est mon ennemie ». Ma mère est mon ennemie. Comment avoir le droit de dire cela? Ma mère est mon ennemie !

Il écrivait : ils étaient à Rognes, la première année de leur séjour là-bas. Village près d’Aix-en-Provence. Le château Bertagne où ils habitaient, dans une sorte de partage communautaire du lieu, comme le voulait l’époque gauchiste. 1973. Quatorze ans. « Elle adore l’odeur de la vieille avoine. » Ce qu’alors il écrivait. Eût-elle fermé le livre du devoir, et fût-elle satisfaite, et fût-elle fière, il aurait écrit : elle subjugue. Et ne se serait pas trompé. Il écrivait cette ultime vérité à propos de la mère, la seule qui vaille : elle subjugue. Elle lut le texte et en fut très fière. Elle y crut et il fut désespéré. Comme une déclaration. Qui serait intervenue dans leur bataille, dans sa rage à lui, dans sa violence à elle. Il voulait qu’elle entende enfin, pour une fois, cette phrase-là, elle subjugue, dans tout ce qu’il y avait d’horreur à cela, elle subjugue, ses amants, ses enfants, son mari, les autres, tous les autres, ceux de la communauté, ses rencontres, ailleurs, ses amis. Elle subjugue : lui. Le met sous le joug. L’envahit. Le réduit en esclavage. Il écrivait : « elle subjugue ».

Enfance. Près de l’école. Rue du 18-Juin, à Gagny. Une femme au pas vif, des chaussures à talons hauts, aiguilles, le pas claque, une petite robe rouge vif très courte, à volants, moderne, une émotion le prend. Quelques mètres plus loin : c’est sa mère.

Enfance. Il revient de l’école, monte l’escalier de l’immeuble. Ils habitent tout en haut, au quatrième. Le dernier palier. Vision de la mère sur le pas de la porte embrassant sur la bouche un homme qu’il ne connaît pas.

Rognes. 1974. Le nom jaune de la pierre des maisons. Les grands platanes, à l’arrière de la bâtisse. La mère en jupe longue, indienne. Regarde ailleurs. Pense à autre chose. Ce qui compte pour elle est ailleurs. Les années soixante-dix, c’est ce tissu indien, la chaleur de l’été, le Sud. Dans le regard de la mère, il n’y a pas de fils.

Fin des années soixante-dix. Paris. La mère trouve toujours le moyen d’être à peu près nue lorsqu’il vient la voir. Il lui faut toujours, impérativement, s’habiller ou se déshabiller à ces moments-là. Il détourne. L’odeur de son lit ouvert est âcre et fade, acide, détestable.

Béconne, sous la Lance, tout près des sources du Lez. La maison refuge, louée à la fin de la période d’horreur que fut l’Institut médico-pédagogique de Beauvallon. 1972. Les gens du village la surnomment « le Chat Noir ». Sa longue cape noire la fait ressembler à la reine méchante de Blanche-Neige. Sa longue cape noire est un rappel de la longue cape brune de son père, ingénieur des chemins de fer, qu’il endossait pour aller sur les voies, vérifier ses ponts et ses ouvriers.

Enfance. Gagny. Dans l’immense agora entre les immeubles. Il revient du tabac où il est allé acheter pour la mère des gauloises bleues, à bout filtre. L’à bout filtre, c’est la chose importante, à ne pas oublier. Comme si c’était moins dangereux. Pour le grand-père, c’étaient des gauloises vertes. Entre les immeubles résonnent les frappes d’une machine à écrire. Seule entre tous, sa mère, fenêtres ouvertes, écrit.

Il est malade, dans son lit. La maman revient des courses. Il a dormi, il ne la guettait pas. Il est vaseux, second. Fièvre. Elle rapporte ce qu’il attend, mais il n’a rien demandé. C’est toujours une merveille inattendue, un bonheur : le « rien tout neuf » qu’elle aura acheté au magasin. Coloriage, personnages prédécoupés, images, journal. Il n’a pas faim, mais il veut bien la purée et le steak haché, assiette déposée avec précaution sur la planche de bois aggloméré, sur les genoux du malade redressé dans les oreillers retapés.

La mère lui manque. Depuis ce moment où il fut brutalement arraché à son enfance, à dix ans. Depuis ce jour où elle leur dit : « nous allons descendre dans le Midi », et de leur faire miroiter le soleil. Depuis ce jour où il ne sait pas que tout est fini. Que plus jamais il ne pourrait l’appeler Maman. Elle est devenue une autre, et son regard, désormais, sera toujours ailleurs. Au-delà.

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