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Volkovitch, Michel

Verbier

Herbier verbal à l'usage des écrivains et des lisants. Un herbier verbal dont les plantes seraient les mots : non pas un traité, un  manuel, une somme exhaustive, mais une série de notes qui sont à l'écrivain ce que le carnet de croquis est au peintre. Un voyage dans la langue française d'hier et surtout d'aujourd'hui. 201 p. (2000)

Extrait

CHARME DES MOTS

J’étais en classe de troisième. Le prof de français nous a fait lire une page de Du côté de chez Swann, intitulée « Charme des noms » dans le manuel, où Proust analyse l’effet produit sur lui par certains noms de villes : Parme, Vitré, Coutances, Questembert, Pontorson... « Le nom de Parme (...) m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux... (...) Cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air... (...) Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien... » Le genre de page qu’il faudrait faire lire au début de tout apprentissage des mots, pour éclairer le terrain. Elle a été pour moi un déclic. Un texte fondateur.

On pourrait de même étudier — c’est sûrement déjà fait, comment savoir ? — les noms propres inventés, ceux que les auteurs chargent d’exprimer, de résumer tout le caractère d’un personnage ou d’un lieu fictifs. Pourquoi Vautrin, Goriot, Bovary, Homais, Swann, Verdurin ?

Et les noms communs donc.

J’ai cru d’abord que tout langage avait son origine dans l’onomatopée, que tout mot, à sa naissance du moins, s’efforçait d’imiter par des sons l’objet qu’il désigne. Et puis j’ai lu le Cratyle de Platon, qui m’a démontré imparablement que j’avais tout faux. Platon est le plus fort, d’accord, mais moi je m’obstine : sans mon erreur, les mots ne seraient plus pour moi que du vent.

« Un mot n’est pas la chose, mais un éclair à la lueur duquel on l’aperçoit. » C’est là Diderot qui vient à la rescousse.

Le sens premier, celui des dictionnaires. Et autour, les « sens latéraux », comme dit Borges. Les harmoniques du mot : les mots de sonorité voisine, qui se mettent à vibrer en lui quand on l’énonce.

Un mot, nous dit Michel Butor, « est hanté par tous les mots qui lui ressemblent ».

Voir le Glossaire de Leiris, cité plus haut. Chaque mot, passant comme par un prisme, y est décomposé en ses éléments constitutifs :

« JOUISSANCE — jusqu’où (en jouant) se hissent mes sens ? »

Secrète solidarité des mots.

Voici quelques portraits de noms, verbes, adjectifs ou adverbes qui me semblent mieux que d’autres éclairer (comme disait Diderot) à la fois les choses qui m’entourent et mes heures de lecture.

APPARITION Début sonore, triomphal, promesse d’appas jusqu’alors cachés ; puis, aussitôt, le sifflement infime annonçant la fin, comme d’un ballon qui se vide, puis la chute lourde du [on]. Toute vision est fugitive... (Voir DISPARITION)

ASCÈSE, ASCÈTE L’ascèse est un plaisir : il suffit de l’entendre glisser, avec lenteur, d’un début un peu froid vers la vibration rêveuse qui l’achève. On y est secrètement à l’aise... L’ascète, lui, semble coincé entre le ridicule de l’affectation et la raideur du fanatisme, entre l’esthète et le pète-sec. Ascèse, richement féminine ; ascète, pauvrement masculin. Ascétique : dur, desséché. On ne voit plus l’as, mais son corps étique.

AVARE Quelque chose de noir, de resserré, de pauvre dans l’absence de variété des voyelles.

AVERTISSEMENT Sifflant, comme toute menace.

BANLIEUE Lourd comme un soulier boueux. Début lent, traînant comme un ciel bas ; puis l’éclaircie, tache de bleu qui bientôt s’étale (à peine voilé de gris par l’e muet) sur des lieues.

BANLIEUSARD Train en retard, brouillard dans les gares. Un zombie marchant au radar. Banlieusard met vaguement mal à l’aise, avec sa finale suspendue sans fin ; son féminin m’apaise un instant : si longtemps qu’elle s’attarde, si loin qu’elle musarde, on voit le bout de Banlieusarde — en attendant que cette paix à son tour se lézarde...

BITUME, ASPHALTE, MACADAM J’ignore tout (ingénieurs ponts-et-chausséens, pardonnez-moi !) des différences entre les trois. Je les utilise à l’oreille. L’asphalte est lisse et glisse. Idéal pour la vitesse à vélo, qui m’exalte. Le macadam résonne et rebondit, ferme et souple, sous le pas martial et cadencé. (Moins reluisant à Paname, sur les trottoirs où marchent les macs et leurs dames.) Bitume, qui colle un peu à la fin, c’est pour quand on traîne les pieds, accablé de chaleur, ou un soir de biture, d’amertume.

BLÂME La mâchoire s’abaisse de dégoût. On atteint le plus profond (et en même temps le sommet, par le circonflexe haut perché) de l’infâme.

BONHEUR Son moment d’élection : le matin, de bonne heure. Ce h inaudible au milieu, secret, comme un soupir d’aise au fond de soi.

BOUILLON/BROUILLON « Se jeter dans le bouillon du brouillon », m’écrit L. C’est beau et c’est vrai : un brouillon, ça bouillonne, ça boursoufle, ça bouge par tous les bouts. On y avance dans le brouillard.

CADAVRE Commence dur et ferme, puis se brouille et se décompose, noir de la tête aux pieds, en un vrombissement de mouches.

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