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Garvoz, Yann

Plantation Massa-Lanmaux

Les journaux ont récemment rapporté la découverte à la Guadeloupe d'un charnier d'esclaves noirs, restes de plusieurs massacres opérés par les maîtres de l'île au XVIIIe siècle. Bien avant cette découverte, un jeune auteur nous confiait au titre de premier roman le manuscrit de Plantation Massa-Lanmaux, histoire romancée d’une révolte des esclaves noirs d’une plantation située dans une île dans ce même XVIIIe siècle et dirigée par des aristocrates. Écrit dans le style des écrivains de ce XVIIIe siècle, notamment du marquis de Sade, ce roman fait entendre en deux partitions alternées la voix des esclaves en même temps que celle de leurs maîtres aristocrates. Il est de nature sulfureuse, riche en scènes de tortures et d’orgies, et, pour cette raison, déconseillé aux âmes sensibles. 24.00 euros. 312 p. 24 euros. ISBN 978-2-86231-215-6

Yann Garvoz, né en 1970, agrégé de mathématiques, statisticien et amateur de danse classique, a effectué son service national à la Guadeloupe et vit actuellement à l’étranger. Il a écrit plusieurs nouvelles qui ont été primées. Il travaille à un second roman.

Extrait

Partie de la Basse-Pointe, une barque remontait poussivement le long des flancs de la côte Sous-le-Vent, passant avec lenteur au travers de grands lacs d’eaux étales, ocellements miroitants de chaleur. Parfois la large voile à corne et le foc échouaient à capter un souffle devenu inconsistant, et laissaient l’embarcation presque en panne, suspendue en pleine fournaise - alors s’exaspérait la poignée de passagers qui, réunis sous un mince tendelet de toile, essayaient de se soustraire aux atteintes du soleil. Après de longues minutes de presque immobilité, une risée imprécise regonflait un peu les voiles et redonnait quelque allant au bateau.

Affalé derrière les bastingages peu élevés, ou dans les ombres des boucauts et des caisses qui encombraient le pont, un équipage noir et mulâtre, accoutumé à la lenteur du trajet, donnait aux passagers blancs qui s’énervaient l’exemple du stoïcisme africain.

Un autre groupe d’individus se tenait parfaitement coi : assis en ligne au milieu du pont, entourant leurs genoux de leurs bras, leurs chevilles attachées à une même chaîne, cinq nègres entièrement nus - trois hommes et deux femmes, la dernière de la chaîne portant un petit enfant - ouvraient par instants de grands yeux chassieux et jaunes, stupéfaits, sur le paysage nouveau et incompréhensible de leur destin ; ils replongeaient ensuite la tête entre les genoux, peut-être autant par résignation, ou désespoir, que pour se protéger de l’ardeur du soleil. Au port, l’un d’entre eux avait pu causer brièvement avec un rameur de gabarre, qui portait sur les joues des scarifications semblables aux siennes, mais depuis lors ils restaient silencieux (étant d’ailleurs probablement de nations différentes et ne pouvant se comprendre). De temps en temps l’un passait sa langue sur ses gencives endolories par les frictions de piment, ou sur ses dents blanchies au suc d’une racine aigre.

Nul ne leur accordait la moindre attention, si ce n’est lorsqu’une interruption un peu prolongée du vent laissait se développer plus fortement l’odeur, mêlée de sueur, de l’huile de palme dont on les avait enduits ; alors noirs comme blancs, s’ils étaient près d’eux, les couvraient d’un regard méprisant et dégoûté.

Sous le tendelet aussi la sueur perçait les chemises, et on avait tombé vestes et redingotes. La barque avait quitté vers dix heures la Basse-Pointe, portée d’abord par un vent assez vif. Dans l’égayement, tant des retrouvailles, que de l’excitation d’une sortie en mer, on avait regardé avec plaisir, peut-être même avec satisfaction, en hommes de la campagne jamais exempts d’une obscure animosité envers elle, la ville, en amphithéâtre sur les mornes, abaisser sur l’eau ses volées de cases étagées, et replier sur la darse l’éventail de ses grandes rues blanches, qui sabraient la perspective des toits, des jardins et des terrasses. La promenade de palmiers, le fort, les quais, les entrepôts, la forêt de vaisseaux à l’ancre, les magasins, les radoubs... tout s’était rétréci et ramassé graduellement au fond de la rade. Il n’était plus resté qu’une excroissance au bas d’un berceau de volcans - un virement de bord un peu brusque avait achevé de la balayer.

Les reliefs s’étaient ensuite éloignés du rivage et l’on avait vu s’ouvrir et défiler une vaste plaine, croisée de routes spacieuses dans toutes les directions. À d’opulentes habitations entourées de leurs pièces de canne bien délimitées, de leurs jardins vivriers et de leurs vergers, avaient succédé de riches raffineries (certaines cheminées fumaient déjà), puis des maisons de plaisance, assises derrière leurs terrasses ornées des fleurs de toutes les contrées méridionales ; enfin de hautes falaises couleur de rouille avaient surgi de la mer, emportant la plaine hors des regards, et il n’était plus resté, de toute cette verdure, que des touffes de boqueteaux sauvages débordant sur le vide. Au moment de passer sous le couvert des montagnes tout souffle s’était tari et le navire parut entrer dans une atmosphère différente, plus lourde et plus chaude.

Depuis on naviguait lentement dans un air moite qui poissait les voiles, engluait le navire et tous ses occupants ; le mât, en coupant cet air épais, semblait rencontrer la même résistance qu’une quille dans l’eau.

La première animation était tombée avec le vent - après toutefois qu’on eut proféré quelques invectives contre la saison, le pays, l’équipage, et toutes ces choses à emporter qui faisaient que l’on n’avait pu s’embarquer sur un gros-bois poussé à la rame -, et les passagers, désormais répandus sous le tendelet, avaient fini par se résigner à la patience, imitant l’attitude philosophique de l’équipage et s’abandonnant à l’atmosphère brûlante, qu’ils inspiraient par petits traits saccadés.

Pendant plus de deux heures la barque longea un mur rougeâtre dont ni les fissures, ni les crevasses, ni les courtes plages d’éboulis qui élargissaient parfois la base, ne diminuaient la monotonie. Il n’y eut pour seule distraction, durant tout ce temps, que la chasse que se donnèrent à flanc de paroi deux grands lézards : affaire d’amour ou de guerre qui se conclut par la chute de l’un d’entre eux et son écrasement sur les rochers.

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