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Fardoulis, Laure

Bleu, comme la glaise

"Au début des années cinquante, des artistes et des intellectuels s’installaient dans le Lubéron, achetant des ruines qu’ils rénovaient, au hasard de leurs moyens. Les paysans avaient déjà regagné les plaines, plus clémentes, cédant des demeures abandonnées, égarées sur les hauteurs. Mon père fut l’un de ces intellectuels. Nous, les enfants, devions obéir aux lois de ces pionniers, adopter leurs rêves et nous investir dans les ruines. Les théories poétiques de mon père avaient-elles trouvé un écho ?"

Peintre et écrivain, Laure Fardoulis vit à Paris. Elle est l’auteur, chez Joëlle Losfeld, de trois romans (La Piscine Molitor, prix fnac ; Bleu cobalt ; Le Peuple des parasols), d’un recueil de nouvelles (L’écrivain et autres nouvelles) et aux éditions Est-Samuel Tastet, d’un récit (Gothic).

Extrait

La Malatière

Mon premier souvenir de la Provence fut ce paysage entraperçu entre les mollets de mon père, alors qu’il traversait avec ma mère les collines aux hautes herbes. Cinglée par ces obstacles, je courais derrière eux, mon seul objectif étant de continuer à voir entre les mollets paternels – fort égratignés – ma part du monde et du ciel.

Cet été-là, au cours de leurs randonnées, ils trouvèrent le mas « La Malatière » enfoui sous des ronces, dépassant tout juste des taillis. Des murs en ruines, quelques trous dans les façades, jadis des fenêtres, aucun toit et même un arbre, poussant tranquillement dans ce qui avait été une chambre.

Mon père fut immédiatement séduit par la situation de la maison, son isolement, l’ampleur du bois tout autour – aucun bruit ne nous parvenait, hormis celui des cigales, et du vent qui passait en invité et continuait son chemin. Mon père commença aussitôt à débroussailler pour découvrir la configuration de ces ruines. Tels des pionniers mes parents s’acharnèrent à démêler l’histoire des lieux, au creux d’arbustes et de ronces envahissant les pierres. Une fois investies elles révélaient une autre architecture, dévastée par on ne savait quel cataclysme, sinon celui du temps. Mais ils se doutaient déjà qu’ils ne travaillaient pas pour rien : c’était maintenant leur propriété, ils en étaient sûrs, désignée par la divinité des trouvailles. C’est ainsi qu’ ils firent partie eux aussi des premiers intellectuels parisiens ou étrangers à coloniser la Provence.

Mon père rendit visite aux propriétaires et réussit à se faire établir le plus étrange contrat de location à l’année : il y était stipulé que chaque amélioration de l’habitat sur la construction et la toiture – pour l’heure à l’état de vestiges – viendrait exclusivement enrichir le patrimoine des vieux paysans avisés. Contrat reconductible tous les trois ans, tandis que la demeure fantomatique deviendrait réelle, grâce à la persévérance de ces pionniers inespérés.

Nous allions quitter le village d’Oppède, où les litiges s’accumulaient, surtout à cause des nuisances nocturnes, car il n’y avait pas d’heure pour « la partie ». Le bruit sourd des boules tombant contre le mur de notre maison scandait les heures et ponctuait nos sommeils de brusques réveils, comme les cris de victoire des pointeurs émérites, imprécations primitives et guerrières, au creux des nuits.

Nous rêvions d’anonymat, de silence, de paix bucolique.

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