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Irène Gayraud

Le Livre des incompris

En librairie le 4 octobre 2019.

Un savant fou du Siècle des Lumières brûle d’inventer le livre qui rendra la vue aux aveugles... Une traductrice mélomane compose les partitions érotiques de ses étreintes... Une paysanne, à la fin du XIXe ?siècle, adresse en secret ses poèmes aux animaux… Un squatter exalté forge un manifeste pour détruire l’uniformité qui envahit la société. Ce sont là quelques-uns des personnages ardents qui traversent ces pages, tous incompris de leur temps et peut-être d’eux-mêmes. Au risque de se perdre, ils inventent des marges pour habiter le monde à travers le verbe, les rêves et les livres. Ces fragments de vie bouleversent l’existence du philosophe qui les découvre, au gré de ses amours et de ses voyages. Le livre des incompris : un hymne saisissant et sensuel aux puissances de l’écriture, de la folie et de la chair.

Née en 1984, Irène Gayraud est écrivaine, poétesse, traductrice et maîtresse de conférences en littérature comparée. La lecture et l’écriture sont pour elle vitales. Elle a publié quatre livres de poésie, dont Voltes et Téphra chez Al Manar. En collaboration avec Christophe Mileschi, elle a traduit les Chants Orphiques et autres poèmes de Dino Campana (Points Poésie). Elle collabore régulièrement avec des compositeurs de musique contemporaine. Le livre des incompris est son premier roman.

 

Extrait

Extrait 1 : Éros sonore

« Je me souviens d’un matin d’hiver où je m’éveillai dans un état étrange. Quelque chose avait changé. L’atmosphère était trouble, ouatée, les bruits de la rue me parvenaient comme feutrés, amortis par un lourd rideau, gourds. Je regardai le dos nu de Zoé, que je croyais endormie, à voir la respiration calme qui écartait légèrement ses omoplates. Mais elle ne dormait pas. Elle écoutait. Lentement elle se retourna, les yeux grands ouverts, cherchant à voir si j’avais entendu, moi aussi. Elle me dit, très simplement mais avec un air infiniment sérieux de devineresse : c’est la neige. 

En ouvrant les persiennes, je découvris l’épais matelas blanc qui durant la nuit avait recouvert les toits, les voitures, la rue. De mon lit, blottis l’un contre l’autre, mon ventre tout contre son dos, nous apercevions un arbre dont chaque branche était surlignée de blanc, et qui bougeait un peu. Chaque voiture qui passait, en bas, paraissait rouler avec des pneus de coton. Zoé fixait, par la fenêtre, le ciel et l’arbre blanchi, les coins de la vitre embués par le secret travail du gel. Puis elle se tourna vers moi. »

Extrait 2 : Index librorum prohibotorum

« Matías entre dans la librairie. Le libraire, qui relève la tête et voit avec effroi entrer le licencié Matías Vázquez de Tormes, Inquisiteur du district, dissimule très vite, sous une peau de chamois, les feuillets sur lesquels il écrivait. Ce fut un éclair. Matías, qui voit tout, a vu le geste, il a vu les feuillets. Le libraire le sait. Mais Matías a surtout vu le visage du libraire et la surprise lui ôte, pour un instant, son assurance : ce libraire, c’est l’homme accourant, éperdu, à chaque bûcher, l’homme prostré et jouissant près des flammes, l’homme qui dévore les feux d’un regard fou. Il reconnaît ces traits qui le hantent, dont il a rêvé toute une nuit présidée par le Malin, le corps chétif derrière la table aussi, les cheveux couleur de cendre.  

Le libraire se lève, boitille jusqu’à Matías Vázquez de Tormes, se présente à mi-voix : il est Bartolomé Borja, imprimeur-libraire, et tient sa librairie à la disposition du Saint-Office pour l’inspection. Il attend que l’inquisiteur soulève la peau de chamois, le questionne sur ce qu’il écrivait, l’emprisonne peut-être. Mais l’inquisiteur ne bouge pas, ne demande rien. Il est pensif ; il observe Bartolomé Borja avec attention. Le libraire n’a pas, ici, ce regard fou que Matías lui a vu si souvent devant le feu ; ses yeux sont vides plutôt, n’exprimant rien, sauf peut-être un fond de peur assez bien maîtrisée. Bartolomé, lui, pense à la peau de chamois, aux feuillets qu’il y a sous elle, à ce qu’il y a, écrit, sur ces feuillets. Il pense aux geôles où n’entre aucune lumière ; il pense à la Question et ses ustensiles atroces ; il pense, soudain, au bûcher, et un frisson d’horreur mêlée d’une douceur étrange monte au long de son dos. »