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Paule Andrau

Violence(s)

Au début, elles étaient trois, une trinité niée, une trinité sans autre lien que la souffrance et le lieu de souffrance où elles se trouvaient rassemblées, l’hôpital. Elles n’ont pas de nom : elles en ont si peu pour les autres, comment en auraient-elles un pour elles-mêmes ? Mises bout à bout, les bribes de leur destin se sont constituées en un continent sinistré : paroles de femmes jamais dites, bruits intérieurs aux femmes quand elles se taisent, quand elles deviennent invisibles aux autres, quand elles attendent. Car elles passent leur vie à attendre : leurs hommes, leurs enfants, leur vie même. Attendre. 

Et cette trinité, paradigme de la femme moderne, s’est étoffée : elle s’est trouvée des disciples, douze autres, celles niées, rabaissées, humiliées, frappées, violées, torturées, avant d’être tuées, juste parce qu’elles «?sont femmes?», celles dont on parle dans nos journaux et qu’on oublie mais dont le cri de mort retentit sans cesse tout au long de la journée des autres femmes. À travers ces paroles, ces cris interdits par toutes les conventions et les représentations de la femme qu’on diffuse au quotidien, elles témoignent de la violence qu’appelle partout cet «?état de femme?». Toutes, même celles dont on dit qu’elles «?ont réussi?», savent combien d’épreuves elles ont dû surmonter au nom du «?genre?» auquel elles appartiennent.

Ce roman qui les arrache à Twitter et Facebook les fait entrer dans la littérature pour ce qu’elles sont : des héroïnes du quotidien que sauvent leur courage et leur force de résilience, au bout du chemin. 

Agrégée de lettres classiques et professeur de chaire supérieure, Paule Andrau a longtemps enseigné la littérature. Elle n’a pas écrit jusqu’ici : un travail passionnant, une famille, une maison, et peut-être aussi des barrières longues à tomber. Quand c’est venu, c’est venu par lambeaux, des bribes de destins sur les tickets de caisse des grandes surfaces. Elle a orchestré cette “partition” en imaginant ces histoires morcelées et inaudibles. 

Extrait

Extrait 1

« Nous sommes le peuple de la fente, peuple rallié à elle : pas une démarcation entre le connu et l’obscur, pas une limite entre masculin et féminin, mais le passage vers la matrice universelle, la seule vérité pour tous. À la jointure du bassin et des jambes si clairement dessinés, la fente et son mystère sous le duvet pubien : aboutissement de la main qui caresse le torse, de la bouche qui s’attarde au creux des cuisses, point central autour duquel se construit et s’équilibre le corps féminin, port où viennent échouer tous les combats et où s’abolissent toutes les tensions, puits sans fond où vient se perdre le désir, où se conquiert le plaisir. Mystère rémanent au-delà de toute possession.

Toutes les femmes portent au creux d’elles-mêmes cet univers intérieur et sa complexe alchimie qui distille l’harmonie du couple, fond au creuset de chair l’enfant à venir. Et c’est ça notre force, notre irréductible pouvoir de vivre : la conscience de porter en nous les origines de tout. La conscience d’être la vie. » 

 

Extrait 2

« Mon employeur. J’avais quinze ans. Il m’avait presque achetée à mes parents. Il avait payé. Un soir il m’a dit « Viens là?», je n’ai pas compris. Il m’a couchée sous lui sur les ballots du hangar. J’ai cru à un jeu. Son grand corps foulait le mien. Je ne savais pas et puis d’un coup cette douleur. Cet arrachement. Il s’était enfoncé en moi, planté, d’un coup de rein brusque, son membre raide en moi comme un soc, comme une corne qui prend bas et remonte. Un éclair de douleur sèche, un ébranlement de tout le corps. Emmanché en moi, bien profond comme un poignard sur lequel on pèse jusqu’au cœur. J’ai crié tandis qu’un peu dressé au-dessus de moi, il triomphait d’un air faraud « Tu as su ce que c’est un homme, hein ? » Tu l’as senti passer l’homme, il a tracé son sillon, croché son plaisir en toi hein. Cet éclair rouge sous mes paupières, ce feu de la haine qui brûlait tout en moi, ça m’a réveillée toutes les nuits. Surtout quand mon ventre a poussé en avant, quand j’ai perdu l’enfant toute seule comme une bête, en silence, cramponnée des pieds et des mains aux caisses, arc-boutée contre les planches raboteuses du hangar. L’éclair rouge sous mes paupières chaque fois qu’il passait à ma portée. »