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Képès Sophie

Désappartenir

Première sélection Essai du Prix Femina 2023

Comment les données marquantes d’une enfance particulière non seulement déclenchent une vocation littéraire, mais aussi influencent la forme sous laquelle elle se manifestera ? Entre enquête littéraire et autobiographie, Sophie Képès traque les sources cachées de l’écriture de Kafka, Pierre Michon, Doris Lessing, Virginia Woolf, Joyce Carol Oates, Tolstoï, Tchekhov, Danilo Kis, Dostoïevski, en fouillant dans les secrets des prémisses de leur vie.

Ce faisant, elle dévoile sa propre trajectoire marquée par une mère atteinte du syndrome de Münchhausen et révèle comment l’écriture, et plus largement la littérature, peut devenir, pour chacun d’entre nous, un bastion. Cet ouvrage part du constat que la plupart des critiques littéraires ne se sont que très peu attardés sur les événements traumatisants survenus dans l’enfance des écrivains. Et pourtant, en se penchant sur l’itinéraire de quelques auteurs phares qui semblent n’avoir rien en commun, des lignes de force apparaissent, des liens entre les souffrances de l’enfance et le processus de création littéraire émergent de façon évidente.

Illustration de couverture : Ermite dans un paysage, Musée Sainte-Croix, Poitiers. Broché, 240 p. 978-2-86231-518-8 19 €

Sophie Képès écrit sous son nom et sous le pseudonyme de Nila Kazar. Lauréate de plusieurs résidences nationales et internationales, elle publie romans, nouvelles, documents, articles, traductions du hongrois, et collabore à des films de fiction et des documentaires. Elle enseigne la création littéraire et le scénario à l’université.

 

Extrait

« Petite fille, tu voulais tout découvrir par toi-même, en tâtonnant. Même pour acquérir des savoir-faire pratiques, il fallait absolument que tu inventes ta propre méthode. Faute de quoi tu te retrouvais inhibée, maladroite. Les directives des grandes personnes t’impatientaient, te paraissaient inadéquates ; les suivre te garantissait l’échec. Avec le recul tu trouves que cela ressemble à la façon expérimentale dont on écrit un livre de fiction. En effet – et il est crucial de le comprendre si l’on se mêle d’écrire –, plutôt qu’à son savoir, l’écrivain recourt à son ignorance. On s’embarque sans cartes pour un voyage qui aboutira à la découverte de l’Amérique, alors qu’au départ on visait les Indes Occidentales. Et cela caractérise également la démarche de la recherche scientifique : une succession d’essais / erreurs / nouveaux essais.

Pourtant, à l’école, tu étais toujours la première sans te donner beaucoup de mal. Il arrive qu’un enfant doué, lorsqu’il se trouve confronté à un tabou familial, devienne mauvais élève du jour au lendemain. La connaissance de certains faits fondamentaux lui étant interdite, il exprime par ce désintérêt subit sa défiance pour toutes les sortes de connaissances, perçues inconsciemment comme des pièges. Le savoir en soi devient dangereux du fait qu’il est porteur de rejet potentiel par le clan. Ce n’était pas ton cas. Tu es restée bonne élève parce que tu aurais eu trop à perdre sans cela – l’école était le seul lieu où tu étais reconnue et valorisée. Mais en dehors d’elle, tu n’avais confiance qu’en tes propres capacités à progresser, tes tentatives empiriques, tes ressources intérieures. « Toute seule ! » était ta devise d’apprentissage. »

 

 

« La décision que prend Tchekhov en 1890, à l’âge de 30 ans, de faire une enquête au bagne de Sakhaline est mystérieuse à ses propres yeux. Aucune commande d’écriture, aucune mission professionnelle ne vient la justifier, même s’il dit vouloir « payer sa dette à la médecine ». Pourquoi cette rupture dans une œuvre littéraire déjà couronnée par le prix Pouchkine ? Et pourquoi se mettre en danger volontairement, alors qu’il est phtisique, que le voyage de dix semaines est terrible, et que cette île au large de la Sibérie possède un climat abominable ? Il évoque un vague sentiment de responsabilité, de culpabilité envers les bagnards. Il parle de « pèlerinage » indispensable. Seulement à toi, il semble évident qu’il s’identifiait aux forçats. En effet son enfance a été celle d’un petit prisonnier exploité, maltraité et frappé par son père, épicier bigot et bourreau domestique. Un véritable « bagne ».

Le petit se lève à cinq heures pour aider au magasin de son père, va à l’école où il est la cible de vexations, puis retourne au magasin (où il gèle littéralement) pour servir les clients jusque tard dans la soirée. Il doit baiser la main de son père après les corrections. Et ce dernier l’oblige de surcroît à chanter à l’église, alors qu’il est épuisé par les corvées et les raclées. Le jeune chantre se sent alors « comme dans une colonie pénitentiaire », selon ses propres mots. »

 

 

En savoir plus...

Patryck Froissart se livre à une analyse en profondeur de Désappartenir dans la Cause littéraire du 5 février 2024.

"Tout en établissant des relations de causes à effets entre son enfance, certains de ses actes d’adulte, et ses livres, tout en allant de l’avant, concomitamment, dans sa quête intérieure en particulier et dans son enquête sur la création artistique en général, l’autrice constate, et s’en étonne, que les psychobiographes n’attachent pas à la relation entre l’œuvre et l’enfance des créateurs toute l’importance qu’elle mériterait et qui, selon elle, serait de nature à mieux éclairer la genèse et la structure élémentaire de l’œuvre artistique en cours de construction, et de sa composition achevée.

Alors elle opère elle-même cette mise en rapport. Et elle se livre, et nous convoque à une reconstitution narrative méticuleuse des années d’enfance de dizaines des plus grands créateurs dans leur cadre social, familial, généalogique, compare le vécu, la parentèle et les origines des uns et des autres, y intègre les siens, met en évidence d’indéniables coïncidences, et aboutit à un « diagnostic » général des conditions psychiques les plus favorables à la naissance et à l’épanouissement du génie artistique, en particulier littéraire.

Paradoxe apparent, pour désappartenir, il faut d’abord bien savoir à quoi et à qui on appartient… Sophie Képès s’adonne donc en cours d’écriture à une passionnante quête de ses origines paternelles et maternelles.

Ecriture bastion, de repli face à la méchanceté, de carapace contre l’injustice, écriture refuge, écriture évasion vers un ailleurs meilleur, écriture isolement et écriture solitude désirée, écriture vengeance et écriture révolte contre un milieu générateur de souffrance, écriture pour vivre, pour survivre aux séquelles du passé, écriture pour « reprendre le contrôle » de l’existence de soi, écriture tentative de réponse à des interrogations existentielles personnelles, écriture militante, écriture révélation, écriture confession, écriture thérapie, écriture catharsis, écriture dévoilement, écriture exhibition, écriture prémonition, écriture sexualité, mais dans la même texture, inextricablement, inexorablement, écriture héritage, toutes ces expressions scripturales devraient communément leur surgissement artistique à des enfances difficiles avec lesquelles il est vital de prendre de la distance, marquées par le manque ou la souffrance, par l’absence du père, de la mère, des deux parents, par l’abandon, le rejet, par des deuils répétés, la maladie, par le mépris, les moqueries, les sévices, l’inceste, et cetera." Lire tout l'article : La cause littéraire http://www.lacauselitteraire.fr/desappartenir-psychologie-de-la-creation-litteraire-sophie-kepes-par-patryck-froissart?

Dans le Magazine en ligne Lettres Capitales du 5 décembre 2023, Andreea Rasuceanu et Dan Burcea se sont entretenus avec l'auteur de Désappartenir

Sophie Képès déclare notamment : "En tant que lectrice, je n’ai jamais aimé les « livres-que-c’est-pas-la-peine », comme disait Jean Paulhan. Par cette expression je ne désigne pas la littérature grand public, par exemple le genre du roman policier, que j’ai pratiqué moi-même sous pseudonyme. De tels livres remplissent une fonction très respectable. Mais pour ce qui est de la littérature, il me semble que les seules oeuvres dignes d’entrer dans cette catégorie devraient avoir été conçues sous l’effet d’une pulsion impérieuse, aux racines pour la plupart inconscientes. La définition que j’en donne dans mon essai est très simple : « Le sentiment que certaines choses exigent d’être dites, tel est peut-être le seul moteur universalisable de l’écriture. » « Le sentiment que certaines choses exigent d’être dites, tel est peut-être le seul moteur universalisable de l’écriture. » Et seules ces « choses-là » méritent l’énorme investissement nécessaire pour aboutir à un livre, ce labeur insensé qu’un auteur comme Pierre Michon illustre si bien.

Il me semble que l’autobiographie joue un rôle décisif dans le déclenchement d’une vocation littéraire, mais que seuls le travail, la maturation, la vision et – il faut quand même le mentionner ! – le talent, donnent intensité et profondeur, sens et beauté à la littérature. Je suis très réticente devant le genre de l’autofiction, qui me paraît souvent complaisant et artificiel. Mais à mes yeux, il est évident que toute fiction littéraire se nourrit de l’autobiographie et qu’il ne peut y avoir de coupure totale entre la vie et l’oeuvre. Celle-ci est le fruit d’une transformation alchimique, de la lente et difficile métabolisation de nombreux matériaux hétérogènes : souvenirs, observations, désirs, rêves, réflexions, perceptions, affects, sans oublier l’apport décisif des lectures… Lire la suite  : Lettres Capitales 

Dans le Magazine Lire du 23 novembre 2023, Sophie Péters consacre un article à Désappartenir : sous le titre : "En quête du moi littéraire"

Enfin, un ouvrage qui fait la part belle à la subtilité de la psychologie humaine au travers de la création littéraire ! Sophie Képès s’est intéressée de près à ce qui relie la vocation de l’écriture à l'enfance qu’ont traversée de « grands » écrivains. « Sans chercher à expliquer l'œuvre par la seule biographie, il paraît étrange de ne repérer aucune continuité entre ces deux états de la personnalité d’un individu, comme si - écrivain ou pas - les expériences précoces ne déterminaient en rien la suite de sa vie ! ». C’est à cette enfance à peine esquissée qu’elle redonne toute sa place dans Désappartenir, entre enquête littéraire et autobiographie. C'est aussi à cette source cachée que Sophie Képès va puiser son récit. Elle nous dévoile une partie de son enfance, dans laquelle on entre avec effroi et empathie. Et témoigne : « En t’imaginant devenir écrivain, tu ne rêvais pas de gloire ou de fortune: tu rêvais d’être lue et comprise [...]. Tu recherchais en ces êtres désincarnés, les lecteurs, l’amour et la compréhension qui t’avaient manqué à la maison. » En nous plongeant dans la création littéraire, c’est aussi à un travail de réparation que nous convie l’autrice. Et si nous, lecteurs, trouvions en ces enfants blessés de quoi réparer nos morceaux d'existence brisée ? ?

Sous le titre "Aux sources cachées de l'écriture" Francis Vladimir consacre un article à l'essai de Sophie Képès dans la revue littéraire en ligne, "Le Passe Muraille"

"Il y a  un rien de magistral dans ce livre, un rien d’évidence, un rien de oui mais c’est bien ça, de mécanismes secrets mis au jour, donnés à la lumière de notre compréhension, un rien d’une approche profondément bienveillante mais sans concession, qui font de cet essai, à la densité psychologique manifeste, un objet littéraire impressionnant et réjouissant à lire." lire l'article : Le Passe Muraille.

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