RENTRÉE LITTÉRAIRE : en librairie le 21 août 2026
En 1956, Georges Bataille est appellé à témoigner au procès de Jean-Jacques Pauvert, poursuivi pour avoir publié les œuvres de Sade. L’auteur d’Histoire de l’oeil comprend que la morale menace de mort la littérature. L’audience devient le miroir de sa propre vie. Les souvenirs affluent : enfance marquée par la folie d’un père aveugle et paralytique, indifférence d’une mère réfugiée dans la religion. Des événements qui ont émaillé son parcours surgissent : expériences limites dans ses amours placées sous l’égide de la transgression, visions de guerre et de sacrifice qui le hantent, traversée du mal, liens tourmentés avec le parti communiste, haine du fascisme… Réflexions et fulgurances se mêlent en un vertige où pensée et vie s’entrelacent, entre érotisme et sacré, extase et mort. Mais derrière ces éclats affleure aussi une énigme plus obscure. Refusera-t-elle de se dévoiler ?
À travers cet épisode de la vie littéraire, Patrice Trigano accompagne Bataille au plus près de son vertige intérieur. Il explore ce point où l’écriture n’obéit plus à l’auteur, où l’œuvre surgit comme une puissance étrangère, excessive, qui le dépasse.
Patrice Trigano a fait des études de droit et de philosophie avant de consacrer sa vie à l’art en tant que galeriste, écrivain et dramaturge. Ses livres sont publiés aux éditions de la Différence, Léo Scheer, Mercure de France et Maurice Nadeau. Il a publié en 2024, La Promesse de l’art, Mémoires d’un galeriste aux Éditions du Canoë.
Extrait 1 : « Hier, sa femme, Diane, lui a reproché ses ambiguïtés. Elle, habituellement si douce, si attentionnée, est montée sur ses grands chevaux.
— Décidément, je n’arrive pas à te comprendre… Ta personnalité est un sal-migondis de paradoxes, un empilement d’indéfendables contradictions. Ton visage est doux, mais ton âme est violente. Les choses de la chair te répugnent, mais elles t’éblouissent. Tu es poète, mais tu t’opposes au lyrisme. Tu te donnes à tes livres pour mieux effacer ton nom. Tu as été l’un des premiers à dénoncer la terreur nazie, sans t’indigner des catastrophes qu’elle a engendrées. Tu prétends avoir de la tendresse pour les enfants, mais tu es fasciné par Gilles de Rais, qui, de sang-froid, en a tué deux cents. Tu combats le fascisme, tout en étant subjugué par son « irrépressible » supériorité. Tu nies l’existence de Dieu, mais tu ne cesses de l’apostropher. Ton idéal réside dans la fange, à laquelle tu trouves de l’« angélisme » !
La colère de Diane l’a désappointé. Surtout lorsqu’elle s’est écriée :
— Et quel est le rôle de l’amour dans tout cela ?
Ce n’était vraiment pas le moment de sortir une de ses phrases favorites : « L’amour ne doit pas élever, mais rabaisser. » Il a préféré répondre calmement :
— Tu sais très bien que j’en ai une vision poétique. »
Extrait 2 : « L’interrogatoire du juge, qui accable insidieusement Pauvert, amène Bataille à une réflexion sur le rôle de la littérature transgressive. C’est une libération. Un phare qui éclaire le monde. Elle mobilise sur les effroyables aspirations des hommes à se vautrer dans le mal. À y trouver du plaisir. À vouloir recommencer encore et toujours des actions qui les mènent à leur perte ! On la croit frivole, elle ne l’est pas. Elle ne cherche pas à flatter les pulsions, mais à les mettre à nu. Elle n’ajoute rien, elle ôte les voiles. Elle scandalise parce qu’elle atteint au cœur des certitudes. Elle force chacun à voir ce qu’il s’échine à refuser : la part maudite, l’ombre et l’omniprésence du mal. Sa mission est de rompre, de briser la surface, de troubler la paix factice des consciences. Sans transgression, il ne reste qu’un discours d’ornement, décoratif, servile. La littérature véritable est blessure, effraction, vertige. Elle nous parle d’effroi, de sexe, de sacré, de mort. Écrire contre les mœurs, contre la loi, c’est rappeler qu’aucune société ne se tient debout sans refouler, sans exiler ce qui la menace. La littérature transgressive vient rendre la parole à cet exil. Elle libère, au prix du danger. Elle expose, au prix de la honte. Elle démasque, au prix de la condamnation. C’est sa fonction, son rôle, sa nécessité. »