À cinquante ans, Jorge Amat entre à l’hôpital pour une greffe du foie. Il en sort vivant, mais méconnaissable. Pendant des mois, son corps devient un territoire étranger : douleur, hallucinations, solitude, rêves. Alors il filme.
Mais cette renaissance réveille une autre histoire : celle d’un enfant né dans l’exil, fils de républicains espagnols, marqué par la guerre d’Espagne, la clandestinité et la figure d’un père communiste. De Vincennes et de la révolution culturelle des années 1970 à la Movida, de Paris à l’Espagne, de Buñuel à Jean Genet, de Gilles Deleuze aux artistes et aux résistants qu’il filme, sa vie ressemble à un film sans scénario, traversé de rencontres improbables, de morts, de hasards incroyables et de renaissances.
Ce livre est le récit d’un cinéaste qui a passé sa vie à filmer les autres et qui, confronté à sa propre disparition, se retrouve enfin devant sa caméra. Un récit autobiographique où l’histoire intime rencontre la grande Histoire, et où le cinéma devient une manière de survivre à l’effacement des grands témoins. Une vie d’exil, de révolte et de cinéma. Une seconde naissance.
Jorge Melchor, dit Amat, né en 1949 à Puteaux de parents espagnols réfugiés politiques ayant fui le franquisme, grandit à Prague puis à Bucarest, où il vit jusqu’à ses 18 ans. De retour en France, il étudie le cinéma et les arts plastiques à Vincennes. Depuis, il est cinéaste, alternant fictions et documentaires pour la télévision française.
« Je suis né à cinquante ans. Pas dans le cri d’une mère, mais dans le bourdonnement des bistouris et des projecteurs de l’hôpital Paul-Brousse à Paris en 2001. Avant cela, ma vie ressemblait à un film dont j’ai perdu la bande-son.
Il y a des moments absurdes, pénibles.
Mais aussi des instants où tout s’aligne, où le courant passe.
Je me souviens de la première de mon film L’Instinct de Résistance, au cinéma Le Passy. Dans la salle, Armand Gatti et Stéphane Hessel, Ignacio Ramonet. Leurs visages baignaient dans la lumière de l’écran. L’énergie de la salle était telle qu’elle me traversait comme un courant électrique. Un shoot, disons.
J’avais travaillé quatre ans, seul, à faire parler les anciens résistants, tous ayant vécus les camps nazis, Pierre Daix, Serge Silberman, Hessel… puis trouvé des archives, des photos, des films pour illustrer leurs paroles.
Ce qu’ils avaient fait après la Libération comptait autant que ce qu’ils avaient fait pendant. Ils avaient gardé la même flamme, intacte. »
« Pendant des années, j’ai rêvé que la Securitate me kidnappait. Pendant des années, j’ai rêvé de leur retour. Des ombres sans visage, suintantes d’autorité et de traitrise, venues me cueillir dans la nuit comme un fruit pourri tombé du silence. Chaque fois le décor changeait, une prison, une gare, une cave sans fin, mais la fin, elle, restait la même : Bucarest m’attendait, ricanant. On me disait que tout était fini. Mon père, mort. Mes protecteurs, effacés. Et moi, livré à ce qu’ils appelaient le socialisme à la roumaine, ce mot qui sentait l’eau de vie et le concombre en saumure. En prison, venus en visite mes anciens camarades s’assemblaient derrière les barreaux. »